None shall escape (André de Toth, 1944)

De 1919 à l’après-guerre, l’itinéraire d’un chef nazi en Pologne retracé par les témoins à son procès.

Une oeuvre unique à plusieurs titres. D’abord, lorsqu’il projette son récit dans le futur, ce film tourné en 1943 préfigure les procès de Nuremberg avec une stupéfiante acuité. Ensuite, les ressorts du nazisme sont exposés sans fard. La narration a beau être allégorique, elle n’en demeure pas moins juste de par son appréhension du lien entre d’une part l’humiliation et l’aigreur et d’autre part l’adhésion au national-socialisme. L’aspect intimiste du drame que constitue la relation du nazi avec l’institutrice polonaise est fort et juste, peu manichéen. Alexander Knox nous gratifie d’une composition prodigieuse en insufflant une densité humaine et tragique à son personnage de damné (idée parfaitement exploitée de la suspicion de viol). Il y a une séquence d’embarquement des Juifs polonais dans un train qui me semble être, et de loin, l’évocation la plus claire de la Shoah par Hollywood pendant la guerre. De plus, cette séquence ne se limite pas à documenter l’ineffable mais est écrite avec un retournement qui maximise son impact dramatique tout en demeurant profondément cohérent. Grâce notamment à des mouvements d’appareil amples et vifs, André de Toth dirige le tout avec efficacité et concision. La photographie très sombre est au diapason de la tragédie. Bref, None shall escape est un joyau trop méconnu du cinéma américain.

La bête s’éveille (The sleeping tiger, Joseph Losey, 1954)

Un psychiatre installe un délinquant chez lui pour vérifier ses théories sur la réinsertion.

La réinsertion n’est qu’un prétexte pour montrer les relations malsaines qui peuvent se tisser lorsqu’un couple de bourgeois est fasciné par un hors-la-loi. Le canevas est donc similaire à celui des oeuvres de Losey des années 60, plus prestigieuses. La différence c’est qu’ici, le style est plus percutant. Le film dure moins de 90 minutes et a l’allure d’un thriller. La mise en scène appararaît d’abord épurée: le film est en noir et blanc, format 1:33, les décors sont réduits à l’essentiel. Mais au fur et à mesure que la tragédie se met en place, la stylisation est de plus en pregnante, les éclairages contrastés dramatisent la narration. Direct et sans fioriture, La bête s’éveille n’a pas la puissance d’évocation du Garçon aux cheveux verts ou l’intensité dramatique de Temps sans pitié mais c’est un des bons films de Joseph Losey.