Le maître de postes (Gustave Ucicky, 1940)

La fille d’un maître de postes est enlevée par un capitaine des hussards…

La courte nouvelle de Pouchkine a été étoffée pour en accentuer la cruauté mélodramatique. Le drame du père est doublé par celui, ophulsien, de la fille faussement perdue. Le découpage, tout en plans longs, est lui aussi ophulsien. Hilde Krahl et, surtout, Heinrich George ont un jeu un peu suranné mais très expressif tandis que Siegfried Breuer manque de la beauté nécessaire à son rôle de séducteur. Tout ça, ainsi que l’utilisation intempestive de la musique « romantique allemande », fait que le lyrisme paraît parfois forcé mais fonctionne plutôt bien surtout à partir de la deuxième partie, une fois que la fille est à Saint-Petersbourg.

Volga en flammes (Victor Tourjansky, 1934)

Un officier impérial qui a donné son manteau à un moujik se voit épargné lorsque ce dernier usurpe le trône et massacre la famille de sa bien-aimée.

C’est donc inspiré par La fille du capitaine. Mais la substance dramatique et lyrique du chef d’oeuvre de Pouchkine s’est complètement volatilisée dans la fausseté d’une taïga chichement reconstituée en studio et l’incongruité d’une distribution à la tête de laquelle figure Albert Préjean en officier du tsar. Victor Tourjansky, au lieu de s’amuser de ce décalage ou de poétiser à la façon d’un Sternberg, filme tout ça avec un sérieux ridicule et plat.

La dame de pique (Yakov Protazanov, 1916)

Un officier séduit une jeune fille pour soutirer un secret de jeu à sa grand-mère.

Bonne adaptation de la nouvelle de Pouchkine. Le découpage est assez inspiré et la photographie sophistiquée, exploitant remarquablement contrastes et fumée. Vingt ans plus tard, le scénariste Fedor Ozep réalisera sa propre version.

La dame de pique (Fedor Ozep, 1937)

Un officier séduit une jeune fille pour soutirer un secret de jeu à sa grand-mère.

Cette superbe adaptation de la nouvelle d’Alexandre Pouchkine brille d’abord par son faste visuel alors que  les illustrations dessinées qui figurent les rues de Saint-Pétersbourg au début de la deuxième partie laissent à penser que le budget était considérablement limité. Thirard à l’éclairage fait des merveilles tandis que la richesse des cadres, exceptionnelle pour un film français, évoque Josef Von Sternberg. Dès l’introduction dans l’auberge, avec une troïka, une nuit noire, la musique assourdissante signée Karol Rathaus et quelques travellings aussi échevelés que judicieux, Fedor Ozep montre qu’il n’a pas son pareil pour mettre en place l’atmosphère dramatique.

Le cinéaste, qui déjà en 1916 avait écrit un scénario adapté de cette nouvelle pour Protozanov, a considérablement étoffé ce qui était embryonnaire dans le texte parfaitement épuré de Pouchkine. Il a donné corps et âme aux figures de vieille comtesse, d’officier bravache et de joueur obsessionnel, des stéréotypes qui ont fait la gloire du roman russe et que Pouchkine a pour ainsi dire inventés. Les développements narratifs sont parfois conventionnels (le triangle amoureux) mais l’excellence des acteurs et la virtuosité du découpage, découpage tantôt dramatisant tantôt finement évocateur, transcendent la convention. Pour une fois, le jeu enfiévré de Pierre Blanchar est parfaitement en phase avec son personnage. Quant à Marguerite Moreno, avec son panache gouailleur, c’est évidemment l’interprète idéale de la dame de pique. Ses nombreuses répliques mordantes sont un pur régal.

La dame de pique est donc un film qui donne envie de connaître plus en profondeur l’oeuvre du cosmopolite Ozep.