Bethsabée (Léonide Moguy, 1947)

Dans un poste militaire d’Afrique du Nord, l’arrivée de la fiancée d’un officier trouble le mess en réveillant des passions enfouies.

Une intrigue aussi inextricable que celle de Bethsabée aurait nécessité un traitement plus distant de façon à tirer le film vers la tragédie mais la vulgarité totale et veule de Léonide Moguy, qui va jusqu’à ôter à Danielle Darrieux sa grâce naturelle, l’abaisse dans une mièvrerie impossible.

La vierge du Rhin (Gilles Grangier, 1953)

Après la guerre, un prisonnier revient à Strasbourg récupérer l’entreprise de navigation fluviale dont il a été floué par son épouse et son associé.

Pour un film écrit par Jacques Sigurd, la noirceur est moins systématique qu’on ne pourrait le craindre. En effet, la conduite des personnages est globalement vraisemblable voire nuancée. Ainsi, l’ami qui a trahi se révélera timide dans l’abjection tandis que, si la femme est aussi salope que dans Manèges, les détours du récit la conduisent à s’allier provisoirement avec le héros. Bifurcation narrative qui, soutenue par la classe naturelle de Elina Labourdette, a le mérite d’être un peu surprenante. Les acteurs, dont on sent que Gilles Grangier a évité qu’ils ne caricaturent des personnages taillés à la hache, sont tous bons. Gabin est bien, de même que la trop rare Andrée Clément. Le cinéaste, dont c’est la première collaboration avec la star, exploite habilement les décors de ports, navettes fluviales et demeures bourgeoises. Bref, La vierge du Rhin est un film routinier mais de bonne tenue.

Macadam (Marcel Blistène, 1946)

Un voyou sanguinaire s’installe dans un bouge dont il a autrefois connu la tenancière…

Jacques Feyder à la direction artistique, la sympathique gouaille de Françoise Rosay, la présence du jeune Paul Meurisse ainsi que de la trop rare Andrée Clément et le dénouement immoral ne compensent ni la grossière accumulation de poncifs qui tient lieu de scénario ni la parfaite nullité de la mise en scène.

Fille du diable (Henri Decoin, 1946)

Un gangster en cavale profite d’un accident de voiture pour usurper l’identité d’un homme qui revenait dans son village natal après avoir fait fortune en Amérique. Il va passer pour le bienfaiteur de la communauté et rencontrer une jeune sauvageonne tuberculeuse et nihiliste…

Aux côtés de Battement de coeur et Entre onze heures et minuit, Fille du diable fait partie des excellents films réalisés par Henri Decoin. Le récit qui ne manque pas d’originalité varie les registres sans manquer d’homogénéité pour autant. Les auteurs fustigent l’hypocrisie provinciale sans manichéisme car leurs personnages ne sont pas unidimensionnels. Ce souci de la nuance permet de surprendre intelligemment le spectateur. Ainsi, il y a peu de films où l’on voit deux hommes se taper sur l’épaule et fumer des cigares juste après que l’un ait tenté d’assassiner l’autre. Fille du diable en fait partie et le rebondissement n’y a rien de gratuit car il reste psychologiquement juste.

La mise en scène est parfois trop littérale (le siège de l’immeuble qui ouvre le film manque de cette attention aux détails concrets qui fait le sel des bons polars américains) mais elle recèle quelques éclats. Outre la terrible fin, je pense aux séquences dans le repère de la sauvageonne nimbées d’une poésie champêtre qui fait flirter l’œuvre avec le fantastique. C’est d’ailleurs une des nombreuses qualités du film que ce très beau personnage, sorte d’héroïne de George Sand qui n’aurait pas rencontré l’amour et aurait donc viré terroriste. Andrée Clément, dont le destin fut aussi tragique que celui de son personnage, incarne ce personnage avec une noirceur glaciale que ne renieraient pas Lisa Gerrard, Siouxsie et autres muses à corbacks des 80’s. Ses longues nattes noires éclipsent presque la performance de Pierre Fresnay. Si le monstre sacré est peu crédible au début lorsqu’il s’agit de jouer un ennemi public numéro 1, il emporte finalement le morceau en rendant sensible la transformation de son personnage sans appuyer son revirement moral.

Bref, malgré quelques travers typiques de la qualité française (les dialogues truffés de « bons mots » sont également agaçants au début), Fille du diable est bien un joyau caché et insolite du polar à la française.