Pain et chocolat (Franco Brusati, 1974)

En Suisse, les déboires d’un travailleur italien, éloigné de sa famille pour lui offrir une vie meilleure.

Parce qu’il est présenté avec beaucoup de finesse et de sensibilité, le contexte original, pour une comédie italienne, du travail immigré, contribue grandement à l’excellence d’une première partie originale et touchante. Cependant, le récit se délite ensuite et le rythme de plusieurs séquences manque de nerf. Nino Manfredi, excellent, et le découpage parfois inventif (le travelling sur l’abattoir!) assurent quand même un certain liant.

Ce soir ou jamais (Michel Deville, 1961)

Dans un appartement parisien, un jeune dramaturge et de non moins jeunes comédiens attendent la vedette de la pièce et font passer des auditions.

Les actrices sont joliment filmées mais la faiblesse du prétexte, la nullité des développements et l’antipathie des personnages rendent démesurée la longueur de l’oeuvre. Vain.

Le plus vieux métier du monde (Claude Autant-Lara, Mauro Bolognini, Philippe de Broca, Franco Indovina, Michael Pfleghar et Jean-Luc Godard, 1967)

A la Préhistoire, dans l’Antiquité romaine, pendant la Révolution française, à la Belle époque, de nos jours et dans le futur, l’histoire de la prostitution vue à travers six sketches.

Ça va du très nul (la Préhistoire selon Franco Indovina) jusqu’au pas mal (la Révolution française par de Broca ou la Belle-époque par Michael Pfleghar) en passant par le bellement improbable (l’anticipation de Jean-Luc Godard dans la droite lignée de Alphaville).

De l’amour (Jean Aurel, 1964)

L’histoire de plusieurs couples est la matière de réflexions sur l’amour.

Qui mieux que Jacques Laurent, qui écrivit une fin de Lamiel, pour adapter Stendhal? De fait, Cecil Saint-Laurent (c’est ainsi qu’il signait ses scénarii) a brillamment prolongé le texte original, tant et si bien que l’on a bien du mal à distinguer ce qui relève de l’écrivain original de ce qui relève du hussard continuateur dans l’abondante voix-off. De l’amour est en effet un film où c’est le commentaire, tantôt développement théorique tantôt contrepoint ironique, qui donne son sel à l’action. Illustrer l’essai de Stendhal avec des histoires de couples contemporains rend les réflexions moins difficiles à digérer et renforce l’éclat de leur pertinence d’autant que l’élégance de la mise en scène de Jean Aurel -entre Kast et Rohmer- et la grâce sophistiquée d’Elsa Martinelli s’accordent parfaitement à la prose cristalline du grand Beyle.

Des filles pour l’armée (Valerio Zurlini, 1965)

En 1941, un jeune soldat italien est chargé de conduire des prostituées grecques vers un bordel militaire.

Le soldatesse, titre original, aborde donc un aspect de la guerre peu traité au cinéma. En suivant un convoi de prostituées dans un pays dévasté, il raconte comment, dans les conditions les plus sordides qui soient, le désir, les sentiments et la vie tentent de reprendre leurs droits avant de définitivement s’effacer devant les manifestations les plus horribles de l’Occupation. D’où une émouvante dialectique qui évite toute lourdeur dénonciatrice alors que le film s’avère in fine un des réquisitoires les plus sombres et les plus implacables contre les guerres d’agression. Le raffinement de la mise en scène va de pair avec une distance pudique qui nuance et explique la conduite des personnages les plus apparemment ignobles.

Typiquement zurliniens, les nombreux plans larges où deux visages juvéniles sont côte à côte face à la caméra, l’un légèrement en retrait, et éclairés par les beaux contrastes de Tonino Delli Colli situent les personnages hors de leur environnement immédiat et donnent une résonance élégiaque au drame qui est le leur. Les dialogues généralistes dénotent une certaine théâtralité de l’écriture mais sont parfois sublimes. Ils accentuent ce côté « hors du temps » de la mise en scène avant la dernière partie, avant que la réalité de la guerre ne reprenne ses droits sur les états d’âme de héros mélancoliques. L’interprétation dans son ensemble est d’une parfaite justesse.

Incisif, délicat et profondément singulier, Des filles pour l’armée est bien un film du plus secret des grands auteurs italiens.

L’étranger (Luchino Visconti, 1967)

Adaptation de L’étranger de Camus, le livre que vous avez tous lu au lycée.

Quand on découvre ce film après 40 ans d’invisibilité, on comprend que divers ayant-droits aient longtemps empêché sa diffusion. L’étranger est en effet  le seul véritable navet parmi les quatorze longs-métrages réalisés par Luchino Visconti. Il faut dire que le roman à partir duquel il a été adapté n’a déjà pas un grand intérêt. Il n’y a pas grand-chose à illustrer or comme la mise en scène est essentiellement illustrative…Visconti semble en effet avoir été bouffé par la colossale production de Dino de Laurentiis tant le film est dénué de style.

Les scènes de tribunal  (la moitié du film) sont particulièrement ennuyeuses. Parfois, des traits de caractère qui, du fait du détachement du narrateur apparaissaient suggérés dans le roman, deviennent caricaturaux à l’écran. Voir par exemple le grotesque du passage avec le juge d’instruction, passage dont l’indigence formelle a plus à voir avec un western spaghetti qu’avec ce à quoi nous avait habitué le cinéaste. De plus, Mastroianni, star incarnant la classe et l’assurance virile est parfaitement inadéquat pour jouer Meursault, homme médiocre, sans volonté, vide de coeur et d’esprit. Enfin, la langue italienne dans la bouche de supposés pieds-noirs ajoute à la fausseté de l’ensemble.

Un bon point tout de même: L’étranger est l’occasion de voir une Anna Karina appétissante comme jamais. Dorée et humide, elle est ici autrement plus sensuelle que chez son Pygmalion helvéto-puritain.