L’affaire des poisons (Henri Decoin, 1955)

L’histoire, brodée autour de faits historiques, de madame de Monstespan qui alla voir une alchimiste pour retrouver les faveurs du Roi amouraché d’une gamine de 17 ans…

Ce genre de sujet qui aurait ravi un Riccardo Freda (le film est une coproduction avec l’Italie) ne sied guère au respectable Henri Decoin. Il y a bien quelques scènes de tortures assez impressionnante mais ce film foncièrement académique est à l’image de son Technicolor: falot. Le scénario est de plus assez mal construit: le drame, celui de ces femmes vieillissantes et jalouses, ne s’amorce véritablement que dans le dernier quart du film, le reste pouvant être considéré comme une exposition longuette mâtinée de scènes folkloriques ridicules et dispensables; ainsi de ce qui a trait aux messes noires. En ces conditions, la distribution d’actrices, a priori éblouissante, ne brille guère.

Rue de l’Estrapade (Jacques Becker, 1953)

La femme trompée d’un coureur automobile s’en va vivre dans une chambre de bonne rue de l’Estrapade, au sein du quartier étudiant…

Encore une fois, Jacques Becker et sa scénariste Annette Wademant transcendent un sujet sentimental vu et revu grâce à leur qualité essentielle: la précision réaliste.

D’une part, la mise en scène donne une présence déterminante aux lieux. La clarté et la précision du découpage de Jacques Becker font que jamais dans le cinéma français un espace n’a été aussi bien restitué au spectateur que les combles de l’immeuble de la rue de l’Estrapade. La proximité avec les personnages qui y vivent s’en trouve logiquement agrandie. La vitalité, la fraîcheur et l’humanité inouïes du film viennent en grande partie de là.

Bien sûr, les acteurs y sont aussi pour beaucoup. Encore une fois, les seconds rôles sont particulièrement bien dessinés, que ce soit la servante malmenée jouée par Pâquerette ou le couturier plus très sûr de son homosexualité auquel Jean Servais prête sa superbe dignité,  mais les premiers rôles sont au-delà des superlatifs: Daniel Gélin est formidable en roublard finalement déchiré par son amour pour une femme qui n’est pas de sa classe tandis qu’Anne Vernon n’est rien moins que magnifique. Sa simplicité dans la sophistication n’appartient qu’aux vraies stars et c’est peu dire qu’elle n’a pas eu la carrière qu’elle méritait en cette période qui fut une des plus sinistres du cinéma français. Heureusement pour elle et pour nous, il y eut les films de Jacques Becker.

Les lieux ont également une influence directe sur l’action et la caractérisation des protagonistes. C’est un déménagement qui est le moteur dramatique du film. En changeant d’appartement, la jeune femme sort de son milieu social, ce qui ouvre un large éventail de possibilités narratives. La confrontation avec ses nouveaux voisins musiciens est l’occasion de scènes cocasses, sentimentales et dures car la Bohême n’est pas idéalisée mais montrée avec autant de tendresse (Gélin qui chante seul dans sa piaule après avoir rencontré la belle bourgeoise!) que de lucidité. Le sans-gêne des deux compositeurs en herbe n’est pas édulcoré et le comique s’accompagne parfois d’un certain malaise.

D’autre part, comme à son habitude, Becker enrichit sa mise en scène de nombreux détails quasi-documentaires qui donnent une vérité concrète à son film. La photo de la maîtresse découpée dans Elle chez le coiffeur, la vue sur la cour du lycée Henri IV ou encore les émissions de radio plusieurs fois entendues au cours du film sont des trouvailles qui en ancrant l’histoire racontée dans une réalité très précise font oublier les conventions qui la régissent.

Après Rendez-vous de juillet, Edouard et Caroline et Antoine et Antoinette, Jacques Becker achevait, avec cette synthèse chaleureuse et désenchantée qu’est Rue de l’Estrapade, sa merveilleuse tétralogie sur la jeunesse parisienne, décidément un des corpus de films les plus attachants du patrimoine français. Il réaffirmait par là-même la force et la singularité de son cinéma, un cinéma de pure mise en scène.

Edouard et Caroline (Jacques Becker, 1951)

Deux jeunes mariés se disputent avant et pendant une soirée mondaine. Avant de se réconcilier ou de divorcer?

Résumé de cette façon, Edouard et Caroline n’est guère excitant. Quelque part, c’est l’ancêtre de tous les films de jeunes auteurs racontant « les déboires d’un couple dans un appartement parisien ».  Pourtant, une chose essentielle distingue très nettement Edouard et Caroline de sa descendance post-Nouvelle Vague: la sûreté de l’expression d’un grand cinéaste, Jacques Becker, alors au faîte de son art.

Cette sûreté d’expression se manifeste d’abord à travers une écriture subtile et rigoureuse qui permet une fusion complète de l’étude de moeurs et de l’analyse des caractères. Le fameux regard d’entomologiste de Becker ne l’empêche pas de restituer les états d’âme de ses personnages dans toute leur singularité. La vérité de leurs sentiments ne fait que mieux ressortir la vacuité d’un monde bourgeois croqué avec une ironie qui rappelle celle de Proust lorsqu’il écrivait sur les Verdurin. Il n’y a pas de méchant, pas de personnages chargé pour les besoins de l’intrigue, pas de personnage qui n’ait « ses raisons ». Plus encore que chez Renoir, ancien patron de Becker, la lucidité piquante n’exclut pas la tendresse.

La réussite de l’oeuvre vient ensuite de la précision de la mise en scène. Grâce à sa maîtrise technique, le réalisateur évite deux écueils qui auraient pu se dresser sur sa route avec un tel sujet.
D’abord, la convention: le naturel des jeunes acteurs Daniel Gélin et Anne Vernon ainsi que l’attention de la caméra aux détails à l’intérieur d’une scène (voir le bref passage avec le dentifrice) lui permet d’éloigner son film de toute forme de théâtralité qui aurait altéré le réalisme essentiel de son style. En effet, c’est la finesse des observations qui fait le prix d’Edouard et Caroline. Cette vérité de la représentation d’un jeune couple, on la doit sans doute aussi à la contribution d’Annette Wademant, scénariste alors âgée de 23 ans, qui entamait ici une fructueuse collaboration avec l’auteur de Casque d’or.
Ensuite, jamais le film, en dépit de la trivialité de son intrigue, ne tombe dans l’insignifiance. C’est que rien n’est laissé au hasard par le cinéaste. Ainsi, grâce au brillant découpage, un récital mondain devient le moment plein de tension où se joue l’avenir d’un amour.

Bref: attachant, vrai, inventif et maîtrisé de bout en bout Edouard et Caroline est un excellent film, de ceux qui ont fait de Jacques Becker l’idéal représentant d’un classicisme cinématographique à la française.