L’île perdue/La femme du bout du monde (Jean Epstein, 1937)

Sur une île près de l’Antarctique, des marins partis chercher du radium tombent sous le charme d’une femme qui tient un bar avec son mari et son fils.

Une sorte de baudruche filmique. Le film aurait été considérablement mutilé (au point de changer de titre) et cela se voit car toutes les intrigues se résorbent (plus qu’elles ne se résolvent) subitement après environ 50 minutes de projection. Le récit de ces marins qui tombent sous le charme d’une sirène des temps modernes est a priori original et intéressant mais manque singulièrement de substance. De plus, la pauvreté des décors (dont Epstein plasticien ne fait pas grand-chose) va de pair avec la pauvreté narrative et accentue l’abstraction de ce qui nous est montré. La distribution est inégale: Le Vigan en armateur avide nous gratifie d’une composition délectable mais le Parisien Paul Azaïs imite l’Alsacien Pierre Fresnay lorsqu’il imite les Marseillais et ce n’est pas très probant. Néanmoins, La femme du bout du monde garde un certain charme nostalgique, charme qui se matérialise pleinement dans les flash-backs bizarres et folkoriques insérés par Jean Epstein lorsque « la femme du bout du monde » chante des airs bretons.

Le dirigeable (Frank Capra, 1931)

Un as de l’aviation part survoler le pôle Sud mais son épouse est lasse de trembler pour son mari vaniteux.

Dirigible est un de ces quelques chefs d’oeuvre méconnus réalisés par Frank Capra à l’orée des années 30 qui stupéfient par l’accomplissement de leur forme et la maturité de leur discours. Ce qui n’aurait pu être qu’un film d’aventures superficiel s’avère une réflexion d’une profondeur inouïe sur le courage et le devoir d’un homme. Le personnage légitimement inquiet de l’épouse introduit un contrechamp dialectique à l’épopée. Son rôle n’est pas décoratif mais modifie en profondeur le déroulement attendu de la fiction et le récit de la conquête du pôle se voit altéré par celui du naufrage d’un couple.

La mise en scène est d’une admirable sobriété, rien n’est appuyé et dans cette situation d’une inextricable complexité, aucun personnage n’est magnifié ni méprisé. Leurs nobles actions le sont d’autant plus que cette noblesse n’est pas soulignée mais simplement montrée voire suggérée. Ainsi, la partie consacrée à la fuite après le crash aérien est d’une beauté inouïe. Ne citons que ce plan où, après l’enterrement d’un camarade dans la glace, un estropié revient sur ses pas et abandonne sa béquille pour faire un semblant de croix sur la tombe de son ami. Le plan reste large, la musique et les paroles absentes, la durée n’excède pas dix secondes. Tout le film est à l’image de cette bouleversante dignité. En trente minutes de vignettes d’une ineffable pureté, Capra réalise ce après quoi Robert Bresson a vainement couru de 1943 à 1984. Grâce à un art consommé du montage et de l’ellipse, il rend sensible la grandeur de l’homme confronté aux caprices de Dieu (ou du Destin) jusqu’à un discret miracle final d’autant plus émouvant que son effet est redoublé par un geste humain absolument sublime.