Barrabas (Richard Fleischer, 1961)

Après avoir été gracié par la foule à la place de Jésus-Christ, le voleur Barrabas erre, tourmenté, dans l’empire romain.

Les plans longs, larges et beaux de Richard Fleischer posent un regard d’esthète sur ce long et redondant itinéraire spirituel, alourdi par une distribution d’acteurs prestigieux mais jouant sans nuance.

La chevauchée du retour (Allen H. Miner, 1957)

Depuis un trou perdu du Mexique jusqu’au tribunal de la ville, un shérif adjoint ramène un suspect…

Cette production Robert Aldrich est typiquement le genre de film qui justifie l’engouement des cinéphiles pour les westerns à petit budget. Le genre de film où un sujet de convention est revitalisé par mille trouvailles cinématographiques. La première d’entre elles: avoir fait du shérif un moustachu ventripotent qui n’a aucun goût pour son métier mais qui, par un reste d’amour-propre, se montre tenace comme un pittbull. William Conrad excelle à restituer les multiples nuances de son caractère. Face à lui, Anthony Quinn joue le suspect plus gentil qu’il n’y paraît. Parce que son instinct de survie n’est jamais éludé par les scénaristes, ses variations de comportement restent vraisemblables. D’ailleurs, le scénario ressort de la meilleure tradition westernienne en ceci que les péripéties découlent naturellement du postulat de départ et de l’exploitation dramatique du milieu géographique dans lequel évoluent les personnages (ainsi des rebondissements provoqués par la traversée d’un territoire apache). Ce décor est appréhendé avec précision par les réalisateurs (il est dit que l’assistant de Aldrich, Oscar Rudolph, dirigea dix jours de tournage à la place de Allen Miner). Les cadres sont composés avec un soin particulier et il n’y a pas un plan en trop. Lors de certaines confrontations, de légères plongées et contre-plongées préfigurent le découpage du duel dans Il était une fois dans l’Ouest. Bref, La chevauchée du retour est un très bon film, sorte de miniature sèche du sublime 3h10 pour Yuma.

L’expédition du Fort-King (Seminole, Budd Boetticher, 1952)

Un officier dont le meilleur ami est le leader des Séminoles est affecté dans une garnison menée par un commandant qui veut anéantir ces Séminoles.

L’expédition de Fort-King est un western conventionnel reposant sur des dilemmes psychologiques éculés et peu développés. Les enjeux politiques de la pacification de la Floride sont outrageusement simplifiés suivant un procédé chère à la mauvaise dramaturgie hollywoodienne: le personnage du méchant porte tout le poids de la responsabilité du mal. Ce qui rend le film assez niais. Reste le décor inhabituel des marais de Floride mais la mise en scène n’a pas la vigueur de celle de Walsh dans Distant drums.

The river’s edge (Allan Dwan, 1957)

Un fermier qui vit près de la frontière mexicaine a épousé une jeune femme en liberté conditionnelle. L’ancien amant et complice de celle-ci revient un jour avec un magot d’un million de dollars. Il entraîne le couple dans sa cavale…

The river’s edge est un polar dans lequel les conventions du genre sont complètement transcendées par les auteurs. Il y a d’abord la formidable inventivité d’une équipe de vieux routiers hollywoodiens aptes à créer avec trois fois rien. Voir par exemple la longue et passionnante séquence de la grotte dans laquelle trois protagonistes, un pistolet, un magot et un serpent suffisent pour faire rebondir intelligemment les situations et révéler la nature profonde des personnages. Une des marques du génie d’Allan Dwan dans ce film est sa façon de réduire un décor à quelques éléments clés pour en synthétiser l’essence. Par exemple, un feu de camp et deux arbres lui permettent de réduire la forêt à une scène de théâtre et de faire ainsi fusionner les dimensions du drame avec celles du cosmos. Les possibilités du Cinémascope sont magnifiquement exploitées. La lumière de The river’s edge est également extraordinaire. La vivacité des couleurs et l’épaisseur des textures des accessoires modernes (voitures, mobilier intérieur…) aussi bien que le scintillement des rayons solaires sur la rivière donnent à l’environnement une présence profondément irréelle, subtilement magique. Cette harmonie plastique est cependant régulièrement heurtée par des éclats de violence tel, au milieu d’une séquence nocturne, ce raccord brusque sur le corps ensanglanté d’un flic venant d’être écrasé.

En effet, Dwan n’est pas metteur en scène à faire de la joliesse pour esquiver le traitement du drame. Aussi panthéiste que soit son style, les passions des protagonistes sont au centre des préoccupations de cet authentique humaniste. Passion est d’ailleurs le titre d’un autre de ses chefs d’oeuvre. The river’s edge est d’abord un film d’amour avec des personnages magnifiques. Anthony Quinn est bouleversant de vérité. Lorsqu’il conduit la caravane et qu’il regarde dans le rétroviseur, les tourments intimes de son personnage sont exprimés en deux plans. Debra Paget, affriolante comme il faut, incarne parfaitement l’ambigüité féminine. Quant au personnage de Ray Milland, les auteurs ont eu l’idée de détourner la convention qui régit son caractère de méchant. Idée d’une simplicité biblique qui achève de  faire du polar un sublime poème élégiaque. The river’s edge est un des meilleurs films nés de la miraculeuse association entre Allan Dwan et le producteur Benedict Bogeaus.

Je relis ma critique et je me rends compte de la variété quasi-délirante des adjectifs que j’ai employés pour qualifier la beauté de cette série B. Elégiaque, panthéiste, humaniste…autant de termes parfois contradictoires qui devraient m’engager à revoir ma copie. Mais si le secret de ce joyau baroque et primitif (allez, deux de plus) résidait dans sa faculté à épuiser le cartésianisme de ses commentateurs?

Le dernier train de Gun Hill (John Sturges, 1959)

Un shérif veut venger sa femme violée et assassinée. Problème: le coupable semble être le fils de son ami de jeunesse devenu le plus gros éleveur de la région.

Comme le montre l’argument dramatique, il s’agit d’un western qui se veut tragique. C’était la tendance en cette fin des années 50. La question est de savoir si l’exécution suit les intentions. Il se trouve que non. Ok, Le dernier train de Gun Hill est ce que l’on appelle couramment un « film de bonne facture ». Le face-à-face entre Kirk Douglas et Anthony Quinn vaut le coup d’oeil, la mise en scène est soignée, le film se suit agréablement. Bref, ce n’est pas mauvais du tout (par exemple, c’est nettement mieux que Les Sept mercenaires ou Règlements de compte à O.K Corral).

Seulement, si la mise en scène est soignée, elle est aussi essentiellement illustrative. Il faut voir par exemple la façon dont sont réalisées les fusillades dans l’hôtel, la façon attendue dont Kirk Douglas abat les méchants. Il y a ici quelque chose d’indubitable, de profondément mécanique du fait d’une convention jamais dépassée ni creusée. Comparer ces séquences à celles analogues mises en scène à la même époque par Anthony Mann pour se rendre compte ce qui sépare un artisan méritant mais sans inspiration d’un maître classique qui donne une substance inédite aux passages obligés du genre. De plus, la narration aurait gagnée à être épurée, dégraissée des ornements psychologiques et des intrigues secondaires qui ne font que diluer l’intensité tragique du drame dans des scènes de parlotte sans intérêt.

Les dents du diable (The savage innocents, Nicholas Ray, 1959)

La confrontation dramatique d’un inuit à la culture occidentale.
Les dents du diable commence par une longue exposition à la limite du documentaire. Le cinéma, c’était aussi un moyen de découvrir des contrées et des peuplades peu connues et cette partie du travail est bien remplie par Nicholas Ray. Voir les esquimaux filmés en Cinémascope déambuler au milieu des icebergs en kayak pourrait suffire au bonheur du spectateur avide d’horizons nouveaux. Lentement, la tragédie s’installe sans que la mise en scène ne perde son épure ni sa simplicité. Le récit s’articule autour de la confrontation de deux civilisations. Sans angélisme du type « bon sauvage », sans diabolisation de l’homme blanc, les auteurs font preuve d’un réel respect pour une culture qui vit en harmonie avec la nature au prix parfois d’âpres sacrifices. Anthony Quinn excelle dans l’interprétation du héros esquimau traqué.

Si, malgré ses multiples qualités, Les dents du diable ne figure pas parmi les chefs d’oeuvre de Nicholas Ray, c’est que le génie de son auteur réside d’abord dans la finesse de ses analyses psychologiques et que son lyrisme plastique s’épanouit avec la peinture de personnages tourmentés par une société aliénante ou par une fêlure intime. Caractéristique qui en fait d’ailleurs le cinéaste de la modernité par excellence. Manque donc dans ce film sur un héros au fonctionnement archaïque la secrète vibration qui parcourt La maison dans l’ombre, Le violent, Derrière le miroir et autres joyaux incandescents. Les dents du diable n’en reste pas moins un beau film.