Guerre et paix (King Vidor, 1956)

Entre 1807 et 1812, deux amis de l’aristocratie russe sont confrontés à l’invasion de Napoléon.

Plutôt une réussite. Les qualités l’emportent sur les défauts. Si Henry Fonda est trop vieux pour le rôle de Pierre Bezoukhov (il en aurait été l’interprète parfait vingt ans plus tôt), si les deux personnages très secondaires que sont le père Bolkonsky et Napoléon tombent dans la caricature, si certains décors (tel Moscou) manquent étrangement d’ampleur, si la musique de Nino Rota n’est pas à la hauteur du projet et si les séquences de bataille ne peuvent rivaliser en envergure et en violence avec celles de la version de Bondartchouk, la retraite est riche en trouvailles réalistes du metteur en scène et, surtout, Audrey Hepburn est sublime dans le rôle de Natasha qui a gagné en importance dans une adaptation qui a fait le choix judicieux de se focaliser sur l’éclosion d’une femme. Le découpage classique de King Vidor, non exempt de belles images et d’inventions au service des personnages et de l’action, et l’intelligibilité de la narration qui assume ses différences avec le roman sont infiniment préférables au formalisme saugrenu de Bondartchouk.

Drôle de frimousse (Stanley Donen, 1956)


Un photographe de mode emmène une jeune libraire de Greenwich Village à Paris dans l’espoir de la faire poser.

Drôle de frimousse dispose des vertus propres aux meilleures comédies musicales. C’est à dire que c’est un film dont les nombreuses expérimentations démultiplient le pouvoir enchanteur. Voici deux exemples de l’inventivité sans commune mesure de Stanley Donen:

-d’abord, le numéro formidablement entraînant « Bonjour Paris » dans lequel le cinéaste réinvente tranquillement le split-screen quinze ans avant Richard Fleisher.

-Ensuite, la danse d’Audrey Hepburn dans une cave de Saint-Germain des Prés où la star plus féline que jamais se meut sur de la musique contemporaine. De la musique contemporaine dans un musical hollywoodien! Il fallait le faire, et la suprême élégance des auteurs est que leur originalité ne rompt nullement la continuité du film. Admirable art d’usine où les egos ne comptent pour rien et où une idée n’a d’intérêt que si elle sert le spectacle!

Et quel spectacle que Drôle de frimousse! Drôle, entraînant, infiniment charmant. Une vraie bulle de champagne. La stylisation de la mise en scène ne concerne pas que les numéros musicaux mais permet de retranscrire un lieu, une atmosphère, un état d’esprit en un minimum de temps. Voyez l’ouverture dans le bureau de la directrice où l’organisation des décors, des couleurs et du mouvement des actrices permet à Donen de croquer le cynisme débile de la presse féminine. Plus tard dans le film, la fumisterie des existentialistes sera moquée avec le même génie de la mise en scène.

Il faut louer le travail du directeur de la photographie Ray June qui, en plus de nous concocter des images chatoyantes, s’est lui aussi permis d’expérimenter intelligemment: ainsi du flou des plans près de l’église qui restitue admirablement la lumière de certaines campagnes lorsqu’elles sont écrasées par le soleil. Il faut bien sûr rappeler combien la musique, en grande partie composée par George et Ira Gershwin, est réussie.

Et évidemment, il y a les deux stars. En 1956, Fred Astaire est encore un immense danseur et Audrey Hepburn est déjà la plus gracieuse des femmes. Elle est l’actrice idéale pour faire discrètement affleurer la mélancolie le temps d’un plan sur son ravissant visage et le couple qu’elle forme avec l’ancien partenaire de Ginger Rogers est à la hauteur de ses promesses (au contraire de celui qu’elle formera avec Cary Grant dans le décevant Charade).