Le souffle de la violence (Violent men, Rudolph Maté, 1955)

Un ancien capitaine nordiste devenu rancher rechigne à s’engager dans un conflit entre ses voisins fermiers et le gros baron du bétail qui veut s’accaparer toutes la vallée.

Un excellent western bizarrement mésestimé. D’abord, le scénario est d’une grande richesse sans que cette richesse ne semble procéder d’une bête accumulation. L’ensemble des noeuds dramatiques, y compris la passion adultérine qui au début semble un cheveu sur la soupe, procède de deux événements originels (une guerre entre un éleveur ambitieux et des fermiers et l’installation d’un ancien soldat pour raisons de santé) dont les conséquences sont déroulées avec une imperturbable logique sauf dans la dernière partie qui apparaît précipitée au bénéfice de l’action. Ensuite, la distribution est royale. Aucun stupéfiant contre-emploi mais Glenn Ford en cow-boy, Barbara Stanwyck en garce et Edward G.Robinson en potentat infirme sont bien sûr parfaits. Ils insufflent chair et vie à leurs personnages archétypaux mais non dénués de nuances.

Enfin, la mise en scène de Rudolph Maté, que je ne connais guère, m’a étonné par sa précision et son souffle visuel. Non seulement, les séquences de violence sont emballées avec une inventivité et une percutante sécheresse bien dignes des petits maîtres hollywoodiens de l’âge d’or (Phil Karlson, Don Siegel…) mais l’ancien chef-opérateur de Dreyer sait se servir de l’encore jeune Cinémascope pour établir une relation entre des hommes et un paysage, magnifiant les uns aussi bien que l’autre. De surcroît, ses séquences de destruction et d’incendie sont d’une ampleur qui surprend venant d’une production de ce petit studio qu’était la Columbia. Succédant à des images de centaines de chevaux et bovins au galop, le surgissement d’une diligence en feu à travers une baie vitrée a époustouflé l’amateur de westerns blasé que je suis. Ainsi, si Le souffle de la violence ne se limite pas à un affrontement manichéen entre le gentil cow-boy et le méchant propriétaire mais tient bien la promesse de son titre français -à savoir montrer l’embrasement progressif d’un homme et d’une région-, il le doit également à l’intelligence et au savoir-faire de son réalisateur.

Stella Dallas (King Vidor, 1937)

En province, l’ambitieuse épouse d’un homme parti travailler à New-York subit, avec sa fille, l’ostracisme progressif de la communauté.

Dans le rôle-titre, Barbara Stanwyck surjoue quelque peu. Cette exagération ôte leur crédibilité à certaines scènes telle celle où la vulgarité de l’héroïne la rend ridicule aux yeux des WASP en goguette. D’une façon générale, une personnalité aussi riche et aussi complexe que celle de Stella Dallas nécessite une interprétation sobre et nuancée. Belle Bennett, dans la première adaptation réalisée par Henry King, était plus convaincante. Ici, c’est comme si une scène correspondait à l’illustration d’un trait de caractère. Du coup, la cohérence du personnage peine à être rendue sensible. Par ailleurs, l’ambition romanesque n’est pas pleinement réalisée à cause d’une construction assez théâtrale basée sur les dialogues en intérieur qui altère l’évocation de l’arrière-plan social. Enfin, la mise en scène s’avère moins inventive que dans la version muette mais il y a tout de même plusieurs séquences, telle celle du wagon-lit, dont le lyrisme reste fort émouvant. Bref, le Stella Dallas de Vidor est un remake qui fonctionne par a-coups -et c’est alors magnifique- mais qui dans l’absolu s’avère dispensable.

Les furies (Anthony Mann, 1950)

Le propriétaire d’un ranch immense se heurte au caractère indépendant de sa fille…

C’est comme si les auteurs avaient utilisé un marteau pour faire rentrer la tragédie grecque dans le cadre du western. On est loin du merveilleux naturel des films d’Anthony Mann écrits par Borden Chase ou Philip Yordan. Les relations entre les personnages et l’évolution du récit semblent artificielles. Hypothèse: le tempérament foncièrement classique d’Anthony Mann s’accorde moins à l’univers « bigger than life» de Niven Busch (scénariste des Furies) que celui des flamboyants réalisateurs de Duel au soleil et La vallée de la peur. Certes, le cinéaste enrobe les tunnels de dialogues (préférés ici aux scènes d’action) avec le génie du cadrage qui est le sien : on sent que chaque plan est savamment étudié pour intensifier le drame. Le déroulement global du film n’en reste pas moins laborieux tant l’histoire, capillotractée au possible, est traitée avec un sérieux plombant. La photo très sombre impressionne avant que son uniformité ne la fasse apparaître comme facilement décorative et non comme l’expression du climat dramatique d’un moment donné.

Ville haute, ville basse (East Side, West Side, Mervyn LeRoy, 1949)

La stabilité d’un couple de bourgeois new-yorkais est ébranlée par le retour en ville de l’ancienne maîtresse du mari.

C’est sans doute un des meilleurs films de Mervyn LeRoy. L’académisme de son style est ici raccord avec la peinture du milieu bourgeois. Soutenu par un quatuor d’acteurs au diapason (Stanwyck/James Mason/Ava Gardner/Van Heflin) et au service d’un scénario finement gradué dans ses effets, le réalisateur arrive à une certaine justesse de la représentation. La sage théâtralité de la mise en scène, si elle échoue à se coltiner les aspects les plus sulfureux du récit (voir la rapidité avec laquelle la tentatrice sombre dans la caricature), insuffle pudeur et dignité à chacun des personnages (à l’exception, justement, de la tentatrice) et fait tendre le mélo vers l’étude de moeurs. L’arrivée du personnage de Van Heflin introduit une complexité qui permet au récit de dépasser le manichéisme de l’opposition fidélité/adultère. Honorable et regardable.

L’emprise du crime (The strange love of Martha Ivers, Lewis Milestone, 1946)

Le couple qui règne sur une petite ville de Pennsylvanie voit resurgir un ami d’enfance.

Cet archétype du film noir est une tragédie socio-criminelle aussi virulente dans sa critique de la bourgeoisie américaine que le seront ultérieurement les mélodrames de Douglas Sirk. Le déroulement du film est assez théâtral mais implacable. Aussi paroxystiques soient les rebondissements du script, ce dernier révèle précisément la nature et le destin des personnages. Au demeurant, ces personnages sont joués par un excellent quatuor d’acteurs: Barbara Stanwyck, Lizabeth Scott, Van Heflin et Kirk Douglas, dans son premier rôle au cinéma. Il y a cependant une faille dans cette rigoureuse progression dramatique: une fois que sa copine est libérée, pourquoi le héros reste t-il en rapport avec le couple de vilains puisqu’il n’a ni motivation pécuniaire ni désir pour la femme? Ce flottement du scénario altère l’inexorabilité de la tragédie. Heureusement, la fin grandiose rattrape le tout.

The miracle woman (Frank Capra, 1931)

Une évangéliste retrouve la foi lorsqu’elle rencontre un aveugle qui a cru en ses prêches.

Quoique lointainement inspiré d’Elmer Gantry– le pamphlet de Sinclair Lewis qui sera superbement adapté 30 ans plus tard par Richard Brooks- The miracle woman est, davantage qu’une critique des évangélistes, une belle réflexion sur le besoin de foi chez l’humain. Le personnage de l’aveugle introduit un mouvement dialectique qui approfondit considérablement le film. Dès la scène d’introduction où elle invective les responsables de la mort de son père, Barbara Stanwyck est remarquable. The miracle woman peut être considéré comme son premier grand rôle au cinéma. Légèrement moins naturel et moins surprenant (parce que plus soumis aux lois de la parabole et assez théâtral dans son déroulement) que les nombreux chefs d’oeuvre qu’a tournés Capra à la même époque (Amour défendu, Le dirigeable, La grande muraille), ce film n’en reste pas moins une pleine et entière réussite.