Morgane la sirène (Léonce Perret, 1928)

Cherchant sa fiancée disparue pendant une promenade en barque, un officier de marine rencontre la mystérieuse châtelaine d’une île bretonne.

Ce film tardif de Léonce Perret souffre d’un scénario alambiqué qui manque d’unité dramatique et, à l’instar de nombreux films français un peu prestigieux des années 20, d’une mise en scène essentiellement décorative. Morgane la sirène confirme que Perret perd sa pertinence après 1914.

Pêcheur d’Islande (Jacques de Baroncelli, 1924)

A Paimpol, une jeune fille est amoureuse d’un marin qui part tous les ans pêcher en Islande.

Des images soignées, d’un dépouillement typiquement baroncellien, et des stock-shots documentaires sur la pêche retiennent l’oeil mais il est regrettable -quoique compréhensible compte tenu du succès de Pêcheur d’Islande en son temps- que les adaptateurs aient aussi servilement respecté le piètre roman de Loti, avec ses digressions inutiles et son intrigue languissante.

L’homme du large (Marcel L’Herbier, 1920)

En Bretagne, un pêcheur voit son fils mal tourner à force d’avoir été complaisant avec lui.

La nouvelle de Balzac a été affadie par l’ajout d’un personnage de grande soeur et par le plaquage du happy end. De plus, les fioritures visuelles de Marcel L’Herbier altèrent l’âpreté de la représentation. Toutefois, la haute tenue technique (les variations d’échelle de plan pendant la séquence de fête m’ont même paru inédites pour 1920) rend l’oeuvre digne d’intérêt car ainsi, on ne s’ennuie pas trop.

L’heure zéro (Pascal Thomas, 2007)

Une réunion de famille dans un manoir breton vire au crime.

Passe encore pour les inégalités de la distribution (Laura Smet, très caricaturale) et le côté très « monde sous cloche » de la mise en scène d’un Pascal Thomas qui a depuis longtemps tourné le dos à la justesse réaliste de ses débuts. L’équilibre entre comique et policier est suffisamment assuré pour maintenir l’intérêt du spectateur. Ce qui fait vraiment sombrer L’heure zéro, c’est un dénouement, donc une clef de voûte, dénué de toute logique élémentaire. De plus, lors de cette scène capitale, le jeu de Melvil Poupaud, incapable de simuler la démence, en rajoute dans le ridicule (alors que le jeune homme s’en sort très bien lorsqu’il se limite à « jouer » le grand bourgeois).

Au pays des lits clos (Maurice Mariaud, 1913)

Après que son bateau a échoué, un amnésique est recueilli sur une île bretonne…

Une excellente surprise. La Bretagne -sa lande, ses intérieurs, ses rues, ses rochers, sa jetée- est aussi bien filmée qu’elle le sera chez Jean Epstein quinze ans plus tard. Le découpage où abondent les plans larges avec de nombreux figurants insère l’intrigue, digne d’un conte de fées, dans une forme documentaire tandis que la lumière sombre poétise l’action. Maurice Mariaud a un sens aigu du cadre comme en témoignent les belles images où le décor rocailleux et venteux intensifie la mélancolie de l’héroïne.

Les eaux troubles (Henri Calef, 1949)

Dans un village près du Mont Saint-Michel, une femme revient dans sa famille suite à la mystérieuse mort de son frère…

Les velléités d’originalité de la mise en scène (nombreuses scènes muettes) ne font pas illusion longtemps sur la nature de ce recyclage appliqué de trucs pseudo-expressionniste. Le caractère fondamentalement académique de ces Eaux troubles est également trahi par une direction d’acteurs pataude. Un Jean Grémillon aurait fait ressentir les lieux et les âmes de ce drame breton avec autrement plus de puissance. En l’état, ce drame consiste essentiellement en une énigme à deux balles artificiellement entretenue pendant une heure et demi. Notons enfin qu’une musique répétitive et envahissante propulse plusieurs séquences aux limites de l’insupportable.

L’hôtel de la plage (Michel Lang, 1978)

Pendant les vacances, marivaudage des différentes générations dans un hôtel breton.

Une comparaison avec l’excellent Chaud lapin permet de mettre le doigt sur ce qui cloche dans le soi-disant chef d’oeuvre de Michel Lang. Du strict point de la mise en scène, l’homonyme de Fritz s’avère pour le moins désinvolte. Son découpage à la hache a le double inconvénient de rendre l’exposition difficilement compréhensible et d’exacerber l’artifice de l’écriture. A contrario, les plans longs et articulés avec souplesse de Pascal Thomas décuplaient le naturel (à ne pas confondre avec « naturalisme ») de la représentation. Si ce rythme, fatigant au début, était soutenu par une verve comique endiablée, il apparaîtrait moins hors de propos. Malheureusement, il fait plutôt office de cache-misère tant les gags -faciles et parfois efficaces- sont paresseusement développés.

Paresse et complaisance sont d’ailleurs les deux mamelles de L’hôtel de la plage. En guise de récit, un catalogue de clichés sociologiques est donné à manger à une usine à conventions. L’absence de tout point de vue, donc de toute regard moral, sur les actions des personnages fait naître une complaisance déplaisante vis-à-vis de l’adultère. Pour tout dire, ces personnages, ravalés au rang de machines pulsionnelles, sont assez méprisés. Une seule séquence extrait les personnages de cette gangue naturaliste et sordide. C’est celle de la fuite en décapotable sur la plage. C’est la plus belle du film. Des actrices parfois jolies, la multiplicité des protagonistes et l’inévitable effet-miroir d’une oeuvre dont la plus haute ambition est que chaque spectateur s’y retrouve, font que L’hôtel de la plage reste, en dépit de sa vulgarité (ou grâce à celle-ci), de sa laideur et de ses grosses ficelles, assez distrayant.

Traitement de choc (Alain Jessua, 1973)

Une femme part faire un séjour dans un institut de repos qui a un secret pour redonner à ses pensionnaires une nouvelle jeunesse.

Alain Jessua a troussé une allégorie d’anticipation sur les dérives égoïstes d’une société hédoniste. C’est un peu grossier, un peu plat au niveau du rythme mais, jusqu’avant un final grand-guignol, assez bien senti. On voit Alain Delon et Annie Girardot tout nu.

L’or des mers (Jean Epstein, 1933)

Sur l’île d’Hoëdic, un homme pauvre trouve un coffre rempli d’or…

Une poignée de plans sublimes, dont la majorité a pour objet le visage de la jeune Soizic, surnage au milieu d’un brouet entre documentaire et fiction que l’ajout a posteriori d’une piste sonore rend d’autant plus ingrat. Élaguer L’or des mers jusqu’à en faire un moyen-métrage eût peut-être évité de diluer la force dramatique de la fable.

Le mystère des roches de Kador (Léonce Perret, 1912)

Une homme endetté tente d’épouser sa cousine qui vient d’hériter…

Quelques westerns français et américains, quelques bandes des opérateurs Lumière, quelques films de Griffith, Capellani, Méliès et Max Linder constituent l’essentiel de ce que j’ai vu de la production cinématographique d’avant 1914. Autant dire que je connais très mal cette période où le cinéma français était le premier du monde. C’est pourquoi je ne saurais dire dans quelles mesure ce moyen-métrage de Léonce Perret est en avance sur son temps. Toujours est-il qu’il n’y a guère que dans certains courts de Griffith que j’avais déjà vu un découpage aussi souple et aussi assuré. Ici, les séquences ne se limitent pas à des tableaux comme c’est souvent le cas dans le cinéma primitif. La gestion d’un suspense tel que le moment où le fiancé se fait tirer dessus dénote de la part de Perret une compréhension intime des possibilités du septième art.

Les ressorts dramatiques sont parfois ceux d’un vulgaire mélo mais le décor naturel de Kador en Bretagne ancre le récit dans une réalité géographique, à la manière des futurs grands films américains et suédois. Trois ans avant Forfaiture, le travail sur la lumière, particulièrement variée, enrichit également la mise en scène. Mais toutes ces qualités ne sont pas encore ce qui impressionne le plus dans ce Mystère des roches de Kador. Ce qui impressionne le plus, c’est cette deuxième partie du film qui voit l’héroïne amnésique revivre son traumatisme grâce à la projection d’un film. Psychanalyse et méta-cinéma en 1912. Voilà qui devrait alimenter la glose de nos gloseurs professionnels si ceux-ci daignaient se pencher sur ce pan injustement méconnu du cinéma français.

Finis terrae (Jean Epstein, 1929)

Près de Ouessant, un village se mobilise pour sauver un pêcheur de goémon atteint d’un panaris coincé sur une île…

Comme le montre la longueur des séquences consacrées au travail des goémonniers, il y a clairement une intention documentaire derrière Finis terrae. La peinture de cette communauté archaïque qui vit entre la mer et ses morts est d’ailleurs ce qu’il y a de plus beau dans le film.  C’est lorsque Jean Epstein tente d’introduire de la fiction dans son film qu’il est moins convaincant. La maigreur du scénario et la convention des quelques péripéties font que le drame reste très schématique et donc peu passionnant. De plus, les comédiens amateurs du cru ne simulent pas très bien les émotions que le réalisateur leur demande de simuler. On ne peut leur en vouloir, ce n’est pas leur métier. Cette tentative de Flaherty à la française est donc intéressante mais inaboutie.

Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

Dans un village breton, une femme amenée de la ville par le patron de l’auberge est manipulée par le fils naturel du châtelain qui entend ainsi se venger de son demi-frère.

Autant l’affirmer d’emblée, Pattes blanches est un chef d’œuvre du cinéma français. D’abord, le script élaboré par Jean Anouilh est parfait. Les relations de cinq personnages principaux à la psychologie et aux origines sociales variées sont patiemment suivies et leurs destinées sont subtilement entrelacées jusqu’à une inévitable tragédie. Il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant; chacun a ses raisons et même un personnage de garce, comme en regorgeait le cinéma français d’alors, connaît son instant de grandeur, touchée qu’elle est par une sorte d’attendrissement nuptial. On pardonnera aisément la langue parfois un peu trop soignée de ses dialogues au responsable d’un échafaudage dramatique aussi fin et implacable. Ensuite et surtout, le style de Jean Grémillon entre réalisme folklorique et romantisme vénéneux donne à cette histoire romanesque un cachet absolument unique.

Loin de se limiter à un découpage plan-plan comme l’aurait fait un artisan de la qualité française, Grémillon pense chacune de ses scènes de façon à lui insuffler un maximum de naturel et/ou de lyrisme. Ainsi de ces nombreuses séquences débutant par un travelling latéral qui, avant de se focaliser sur l’action dramatique, présente le contexte géographique et social de celle-ci. La Bretagne n’a donc jamais été aussi bien filmée qu’ici et ce quoique Pattes blanches soit dénué de toute fioriture décorative ou pittoresque. Plus qu’aucun autre réalisateur français des années 40 (si ce n’est Jacques Becker et Roger Leenhardt), Grémillon mérite d’être appelé « metteur en scène » car son travail met en évidence l’influence du milieu sur le drame comme personne ne le faisait alors. Voir encore ce plan-séquence extraordinaire qui interrompt le mariage pour montrer le demi-frère suivre le cortège nuptial depuis la falaise.

D’abord solidement réaliste, l’oeuvre flirte régulièrement avec le fantastique gothique sans jamais s’y abandonner car toujours conduite par la ferme rigueur du cinéaste normand. Plusieurs passages sont d’une poésie extraordinaire. Une servante bossue s’admirant seule dans sa chambre entrain de porter la robe somptueuse que lui a offerte un seigneur, une jeune mariée jetée d’une falaise la nuit de ses noces, une vieille femme en emmenant une plus jeune cueillir des herbes dans l’arrière-pays pour servir les sombres desseins de son fils…Tous passages au service du récit et admirablement servis par la sombre photographie de Philippe Agostini et une utilisation lyrique et insolite de la musique (signée Elsa Barraine).

Les acteurs sont tous excellents mais deux jeunes quasi-débutants se distinguent particulièrement. D’abord, il y a Michel Bouquet dans son premier rôle important au cinéma composant admirablement un personnage de demi-fou qui aurait pu si vite verser dans la caricature. Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou.

Gardiens de phare (Jean Grémillon, 1929)

Un fils rejoint son père dans le phare qu’il garde mais le jeune homme a été mordu par un chien enragé…

Tout le début est magnifique. Les paysages vus par l’oeil d’un maître, le lyrisme âpre des scènes de genre, la dignité farouche des épouses sur la côte, la poésie bretonne en un mot. C’est déjà du grand Grémillon, cet artiste qui s’ancre au plus profond d’une réalité pour mieux la sublimer. Il est donc dommage que l’histoire racontée soit aussi saugrenue. L’arbitraire de l’anecdote n’a d’égale que la légèreté du scénario. Du coup, le cinéaste meuble avec des pseudo-expérimentations de montage parfaitement vaines. Un gâchis.

L’amour d’une femme (Jean Grémillon, 1954)

L’arrivée d’une jeune doctoresse sur une île bretonne. Bien que l’histoire soit axée autour de la romance entre l’héroïne jouée par Micheline Presle et un ingénieur d’origine italienne, le traitement de Jean Grémillon, est anti-romanesque au possible. La façon dénuée de pittoresque dont est filmée l’environnement villageois (l’église, l’école, les ouvriers au travail…) tire le film vers le néo-réalisme. Certaines séquences sont quasi-documentaires comme celle de l’opération chrirurgicale. Malheureusement, les personnages sont assez schématiques et l’intrigue reste, en dépit du vernis documentaro-féministe, conventionnelle. Il est donc regrettable que Grémillon n’ait pas pris son sujet mélodramatique à bras le corps en se préoccuppant plus de sa narration. En l’état, le dernier long-métrage de l’auteur de Remorques et Le ciel est à vous est assez ennuyeux à regarder.