Nos héros sont morts ce soir (David Perrault, 2013)

Dans les années 60 à Paris, deux amis catcheurs échangent leurs masques à l’insu de leur promoteur…

Avec sa photo noir et blanc (donc anachronique), ses ralentis, son goût immodéré de la pose, sa musique planante et ses douze citations culturelles à la minute, la première partie de Nos héros sont morts ce soir laisse présager un film vaniteux voire chichiteux. La mise en scène semble au service de l’effet clinquant plutôt qu’au service de la narration. On note qu’il n’y a quasiment pas de plan d’ensemble qui situerait les personnages par rapport à leur décor.

Un exemple concret: le malaise du catcheur déguisé en méchant n’est guère compréhensible ni perceptible. Il ne s’incarne pas assez dans l’action ou dans le récit. On ne voit d’ailleurs jamais le catcheur en question combattre avec ce déguisement. Ce malaise est simplement exprimé avec des clichés oniriques et des tirades fumeuses sur le danger du spectacle plus fort que la réalité, tirades qui sonnent, dans la bouche de cet ancien légionnaire, quelque peu artificiel. Le contrechamp de son ami interloqué (auquel le spectateur est amené à s’identifier) ainsi que l’expressivité de Denis Ménochet ne peuvent faire disparaître l’impression que cette crise d’identité ressort essentiellement de l’arbitraire du créateur. Construit sur des fondations aussi oiseuses, le drame n’est pas aussi intense qu’il aurait pu être.

C’est d’autant plus regrettable que lorsqu’il se débarrasse de ses obsessions fétichistes et de ses colifichets oniriques, lorsqu’il bifurque franchement vers le polar, le jeune David Perrault se montre particulièrement à l’aise dans la mise en scène des péripéties (la séquence dans le hangar de mannequins est très réussie) ainsi que dans la peinture de l’amitié virile. Ajoutons enfin pour vous convaincre que ce premier film vaut le coup d’oeil que Nos héros sont morts ce soir contient une galerie de seconds rôles digne du cinéma français des années 30.

Publicités

La taverne de l’enfer (Paradise Alley, Sylvester Stallone, 1978)

En 1946 dans le Bronx, trois frères essayent de s’en sortir.

Comme Rocky, La taverne de l’enfer est une fable à la Capra avec de beaux personnages de prolos immigrés à New-York croyant trouver dans un sport de combat (ici, le catch) la possibilité de vivre le rêve américain. Contrairement à Rocky, la mise en scène est hyper-stylisée. Tel les réalisateurs du Kammerspiel, Sylvester Stallone condense son pessimisme social dans des images d’une grande force. Ainsi, un colosse en sueur montant un énorme pain de glace au dernier étage d’un immeuble lâche t-il subitement son fardeau dans les escaliers. La chute du glaçon est filmée en contre-plongée tandis que les éclats bleutés de sa désagrégation illuminent les quatre coins de l’écran. C’est beau et poignant. Le formidable travail sur les décors en studio annonce le Coup de coeur de Coppola et on note d’ailleurs l’apparition de Tom Waits.

Quoique se terminant de façon plus joyeuse que Rocky, La taverne de l’enfer est un film beaucoup plus noir que son illustre prédécesseur. En effet, Sylvester Stallone ne se contente plus de montrer la pauvreté des immigrés. Il s’en prend au rêve américain dans sa définition même lorsqu’il montre la réussite matérielle des frangins allant de pair avec la déchéance physique de l’un d’entre eux (en même temps que leurs relations, évidemment, se délitent). Son film est parsemé de moments poétiques où le grotesque se conjugue avec le sublime pour mieux faire ressortir le sinistre de la condition des personnages. Exemple: le suicide d’un catcheur retraité qui, ivre, se jette du pont le soir de Noël, « pendant qu’il est heureux ».

Mélange d’artifice revendiqué et de noirceur sociale gorgé de l’humanisme épais et sentimental de son auteur, La taverne de l’enfer est un film bizarre, attachant et franchement magnifique.

Deux filles au tapis (…All the marbles, Robert Aldrich, 1981)

Deux catcheuses et leur manager sillonnent l’Amérique profonde, espérant décrocher un titre national.

Le dernier opus de Robert Aldrich est peut-être son plus attachant. Il faut dire que c’est un de ses films les plus tendres. L’auteur des Douze salopards n’a pas perdu sa lucidité corrosive, l’Amérique profonde filmée ici n’est pas franchement reluisante mais le cinéaste a transformé son pessimisme nihiliste en pessimisme romantique. Concrètement, cela veut dire qu’il est désormais du côté de ceux qui veulent vivre leur rêve (américain) envers et contre une réalité carrément sordide.

Les rapports humains entre le coach et les deux filles sont au coeur de l’oeuvre. La façon dont sont traités ces rapports est une bonne métonymie du film. Ce sont des rapports plein d’amour et de tendresse qui n’excluent pas la brutalité. Des échanges de coups précèdent parfois les effusions. Autant  Deux filles au tapis est sentimental, autant il est éloignée de toute niaiserie. Peter Falk est pour beaucoup dans la réussite de l’oeuvre. Son strabisme, ses dictons piqués à Will Rogers et Clifford Oddets, son âpreté au gain mêlée d’amour pour ses filles en font un personnage parmi les plus profondément sympathiques du cinéma américain. Les actrices jouant les deux catcheuses, Laurene Landon et Vicki Frederick, ont été oubliées depuis mais je me dois de citer leur nom ici. C’est fait. Le film n’est pas irréprochable (voir les personnages secondaires grotesques typiques d’Aldrich mais trop caricaturaux pour être intéressants) mais le dantesque combat final dont l’étirement de la durée crée une forte implication du public (à ce titre Deux filles au tapis gagne vraiment à être vu dans une salle remplie) permet au cinéaste d’emporter définitivement le morceau.