Le col du grand Bouddha (Hiroshi Inagaki, 1935)

Un samouraï possédé par le mal croise des proches de gens qu’il a assassinés…

Première partie d’une adaptation d’un roman-fleuve. Passant d’un point de vue à un autre sans logique évidente, la narration manque d’unité dramatique mais les samouraïs dans la montagne, la forêt et la neige sont joliment filmés. Il y  a même une ou deux évocations élégiaques.

Le jeune homme capricieux (Mansaku Itami, 1935)

Deux samouraï tentent de s’infiltrer chez un ennemi de leur maître…

Le jeune homme capricieux confirme à mes yeux le talent et la singularité de l’auteur de L’espion Kakita Akanishi. Le ton picaresque et comique, que des inventions de montage poussent jusqu’à la pure fantaisie,  brocarde allègrement les valeurs du bushido mais n’empêche pas les combats d’être filmés avec vivacité et la beauté des décors naturels d’être restituée. L’élégance de Mansaku Itami se traduit également par une célébration de l’intelligence qui préfigure les héros de John McTiernan.

Miyamoto Musashi (Kenji Mizoguchi, 1944)

Un frère et une soeur vont voir un maître du sabre dans l’espoir de venger leur père assassiné.

Commande dont la réalisation aurait évité à Mizoguchi de servir dans l’armée impériale, Miyamoto Musashi n’en est pas moins une pépite où s’affirme avec éclat le style du maître. On retrouve ici sa concision et sa précision (le film dure moins d’une heure), son aptitude à aller droit au but tout en accordant une attention particulière à la Nature. Ainsi, son extraordinaire efficacité narrative ne l’empêche pas de capter le frémissement des feuilles battues par la brise ou les rayons du soleil venant s’écraser sur la rase prairie.

Privilégiant des travellings rapides et élégants pour filmer les scènes de combat, l’auteur des Soeurs de Gion n’en fait pas des tonnes niveau exaltation de l’héroïsme viril du samouraï découpant ses adversaires à la chaîne. Mieux: il ose couper en pleine tuerie pour raccorder sur un magnifique plan de cascade. Ce n’est que dans un deuxième temps que le spectateur distinguera, au pied de la montagne, le guerrier blessé entrain de laver son sabre. Voulue ou non (je ne sais dans quelle mesure le réalisateur a été impliqué dans le montage de la version que j’ai vue), cette audacieuse ellipse est une parfaite expression de la hauteur de vue cosmique du cinéaste.

Le héros légendaire Miyamoto Musashi (maintes fois filmé dans l’histoire du cinéma japonais) incarne le renoncement aux passions humaines au service de la perfection de l’art martial. Cet éthique quasi-sacrificielle qui devait avoir une résonance particulière dans le Japon de 1944 est discrètement récusée par Mizoguchi. Pas dupe d’un code aussi surhumain, le cinéaste montre, à travers les scènes avec la jeune fille, que l’exercice de la violence ne peut aller sans déchaînement de passions individuelles et que l’orgueil du maître ne vaut guère mieux que le désir de vengeance de ses élèves. Plus qu’en le détournant, c’est en l’amplifiant jusqu’à faire ressortir une dialectique entre apitoiement et consentement à l’ordre du monde que Mizoguchi subvertit le propos étroitement militaro-moralisant de la commande.

Cette dialectique se cristallise dans des séquences sublimes dont Mizoguchi a le secret. Je pense par exemple au moment qui suit l’assassinat du frère. La jeune fille, qui y a assisté, retourne à la maison du maître, bouleversée. Elle le voit entrain de sculpter. Elle n’ose le déranger et contemple l’artiste à l’oeuvre. Grâce à la profondeur de champ, on voit les deux personnages, chacun à un niveau du plan. Le sculpteur se lève, sort dans le jardin. Plan sur la pleine lune. La fille s’endort…Ce n’est pas pour autant que le drame qu’elle vient de vivre est oublié, simplement elle attendra le lendemain pour en parler. Elle n’a pas interrompu le maître par politesse, par compréhension intime qu’il y a dans le monde des choses qui nous dépassent, nous et notre souffrance. L’art en fait partie. Un tel constat ne nie nullement la souffrance, d’autant que celle-ci s’incarne ici sur le visage d’une Kinuyo Tanaka plus émouvante que jamais; il invite simplement à aller au-delà de l’auto-apitoiement…

Hara-Kiri (Masaki Kobayashi, 1963)

Avant de se faire hara-kiri chez un riche seigneur, un ronin (samouraï sans maître) tombé dans la misère raconte son histoire.

Pesant. L’auteur délaye pendant deux heures et demi une attaque contre les valeurs antiques. Pas de nuance, aucune rupture de ton mais une succession de péripéties mélodramatiques jouées par des acteurs grimaçants surlignant à traits épais la déchéance matérielle des samouraï et la cruauté des seigneurs défendant l’ordre féodal. La composition des cadres en Cinémascope est soignée mais académique. Les images sont austères (le récit avance plus à travers des dialogues de gens à genoux filmés en champ-contrechamp qu’à travers l’action) mais le style est dénué de toute rigueur: le découpage est à l’opposé de l’épure qui caractérise un Mizoguchi. Je songe notamment à cette fin qui n’en finit pas, sombrant allègrement dans la surenchère sanglante et mettant sérieusement à mal le sérieux d’une entreprise qui se prend pourtant terriblement au sérieux. Bref: si Yves Boisset avait un cousin japonais, il s’appellerait Masaki Kobayashi.

Les trois samouraïs hors-la-loi (Hideo Gosha, 1964)

Des paysans affamés séquestrent la fille de leur seigneur pour faire entendre leurs revendications. Au cours de leur lutte, plusieurs samouraï errants vont prendre leur parti…

Le cadre du chambara (film de sabre japonais) sert ici à parler de la violence des rapports de classe. C’est cependant bien raconté, l’évolution des personnages -notamment la façon dont chaque samouraï est amené à prendre le parti des paysans renégats- est classique mais bien amenée. La vision est pessimiste car si les méchants à la solde du maître sont trucidés, il n’y aura pas de lendemain qui chante. Le film est sanglant sans être complaisant puisque, dans la grande tradition du chambara, les morts sont soudaines. La mise en scène est maîtrisée de bout en bout. Premier film d’Hideo Gosha, Les trois samouraïs hors-la-loi est une parfaite réussite.