Le Val d’enfer (Maurice Tourneur, 1943)

Le propriétaire d’une carrière provençale, célibataire endurci vivant chez ses parents, ramène de Paris la fille de son meilleur ami après le décès de ce dernier…

L’affiche qui vend un film « réaliste et humain » n’est nullement mensongère. Aux scènes intimistes d’une grande intensité émotionnelle, le scénariste Carlo Rim a mêlé des séquences de fête et de discussion au bistrot qui, sans verser dans un pittoresque de mauvais aloi, inscrivent le drame dans une communauté précise et insufflent un peu de légèreté sans que cela n’apparaisse artificiel.

Chaque personnage est peint avec une finesse et un sens de la nuance qui, à la même époque,  ne connaissaient d’équivalent que chez Grémillon. Gabriel Gabrio exprime la dignité aussi bien que la médiocrité du héros sans que l’on puisse démêler l’une de l’autre; Ginette Leclerc parvient à provoquer l’empathie pour la garce qu’elle interprète; Edouard Delmont et Gabrielle Fontan incarnent un couple de vieux aussi vrai et aussi touchant que celui de Place aux jeunes.

Entre ces divers personnages et les enjeux dramatiques qui vont avec, c’est un découpage net et poétisé par les beaux contrastes de Thirard qui opère la synthèse. Les répercussions de leur milieu sur la conduite des protagonistes sont également rendues sensibles par le metteur en scène; voir par exemple ces bruits de mine qui tapent sur le système de la jeune femme. Certaines images ont une densité digne des derniers films de Dreyer.

Pour une fois, le tempérament de Maurice Tourneur, cette froideur routinière à la limite de l’indifférence, a servi son film car elle lui a fait éviter les deux écueils majeurs d’un tel sujet: le manichéisme et les excès lacrymaux. Le mélo régionaliste est ainsi hissé à la hauteur d’une tragédie qui, à l’opposé de la fadeur bon teint si courante dans le cinéma de l’Occupation, frappe par sa dureté et sa justesse.

Seule la fin qui colle un sens moral à ce drame passionnant où « tout le monde avait ses raisons » déçoit un peu et empêche Le Val d’enfer de figurer parmi les plus grands chefs d’oeuvre du cinéma français.

Une aussi longue absence (Henri Colpi, 1961)

Une femme retrouve un homme qui avait été envoyé dans les camps.

Artificiel, lourd, prétentieux, mortellement ennuyeux à force de lenteur affectée, encore plus ridicule qu’un sketch des Inconnus sur le cinéma d’auteur. L’occasion de vérifier:
1. que l’engouement d’un temps (ce navet reçut la palme d’or et le prix Louis-Delluc) n’est pas toujours destiné à passer à la postérité. Les snobs qui se croient fins en portant aux nues des impostures telles que Weerasethakul ou Sokourov feraient bien d’en prendre de la graine.
2. que Marguerite Duras, qui a écrit le film et qui a marqué chaque dialogue de son navrant sceau, est peut-être ce qui est arrivé de pire au cinéma.
Reste la chanson composée par Delerue et chantée par Cora Vaucaire. Elle est jolie mais elle se passe très bien du film.

Jofroi (Marcel Pagnol, 1933)

Dans un village provençal, un vieil homme qui a vendu son verger refuse que l’acheteur coupe les arbres.

C’est le premier film réalisé par Marcel Pagnol et tout l’univers du maître est déjà en place. Il y a d’abord la troupe de comédiens méridionaux qui reviendra de film en film pendant vingt ans, les formidables Poupon et Blavette en tête. Il y a ensuite le village et les paysages arides de la Haute-Provence qui fournissent un cadre d’une présence inouïe à l’histoire racontée. La truculence des premiers alliée à l’authenticité des seconds fait que Jofroi est un film d’un naturel sans commune mesure dans le cinéma français de l’époque. Il y a l’irrésistible drôlerie des répliques que s’envoient des personnages bavards et en perpétuelle représentation, pagnolesques en un mot. Enfin, l’anecdote tirée -déjà- de Giono a la simplicité et la profondeur éternelle d’une fable. De plus, ne dépassant pas cinquante minutes, Jofroi est un film de Pagnol d’une rare concision. Avec ce lumineux concentré d’humanité, Marcel Pagnol inaugurait superbement une oeuvre cinématographique parmi les plus essentielles qui aient été.