Wild girl (Raoul Walsh, 1932)

Dans une communauté de pionniers, une jeune fille garçon manqué est courtisée par deux joueurs et un puritain voulant être élu maire tandis qu’un ancien confédéré recherche ce dernier pour accomplir une vengeance.

En adaptant une pièce elle-même adaptée d’un roman de Bret Harte, Raoul Walsh a réalisé une oeuvre dans la continuité directe de La piste des géants. Le film commence là où le précédent se terminait: la communauté est établie mais pas complètement civilisée.

Comme dans le western avec John Wayne, la superbe -quoique moins monumentale- appréhension des décors naturels, avec la claire lumière descendant dans les immenses séquoias en bas desquels s’animent les hommes, constitue l’atout majeur de Wild girl. C’est un cadre réaliste et poétique qui transfigure l’origine théâtrale du scénario. Voir par exemple la première rencontre entre le héros et l’héroïne, alors que cette dernière se baigne dans un lac.

D’un récit mouvementé et hétéroclite, où l’aptitude de Walsh à varier les registres fait merveille, émerge une morale pessimiste: les gentils doivent fuir la civilisation et se retrouver proscrits pour réaliser leur bonheur. Une séquence terrible où un père de famille est lynché témoigne également de cette audacieuse noirceur.

On note également un étonnant générique « guitryesque » où les acteurs présentent oralement le personnage qu’ils incarnent. Des transitions de montage en forme de pages qui se tournent affichent la dimension romanesque du film mais apparaissent parfois comme de regrettables ellipses; étrangement, deux séquences d’action potentiellement spectaculaires ne sont pas montrées mais racontées par le truculent Eugene Palette.

Malgré ce parti-pris qui accélère le rythme mais rétrécit l’ampleur d’un film ne durant que 1h20 et malgré une Joan Bennett parfois trop sophistiquée dans son habillement et son maquillage pour son rôle, Wild girl s’avère donc un très bon film; en fait le deuxième meilleur réalisé par Raoul Walsh entre 1931 et 1938.

L’insoumise (Fazil, Howard Hawks, 1928)

Un prince arabe et une Parisienne frivole s’éprennent l’un de l’autre.

Si le début, drôle et piquant, préfigure les classiques de Hawks où un niais se fait dégourdir par une femme libérée, le virage à la Roméo et Juliette surprend, quoique négocié naturellement par la narration. Les dernières séquences exhalent un romantisme tragique que l’on ne retrouvera plus guère chez l’auteur de L’impossible Monsieur Bébé. Plus qu’à une comédie sur le fossé culturel entre Occident et Islam, l’adaptation de la pièce de Pierre Frondaie donne ainsi lieu à une vision mythologique et fascinante de l’Orient du même ordre que dans Forfaiture. En terme de mise en scène, le cinéaste utilise brillamment les larges possibilités de la Fox de 1928, le studio des grands films de Borzage et Murnau. Je citerais par exemple le capiteux travelling qui suit l’arrivée de Greta Nissen dans le harem. A voir.

 

After tomorrow (Frank Borzage, 1932)

Le mariage de deux fiancés est sans cesse reporté à cause de parents plombants.

Il s’agit sans doute de la plus sinistre des variations de Frank Borzage sur son thème de prédilection, à savoir les jeunes amoureux qui tentent de construire leur foyer. Les relations entre la fille et sa mère sont d’une amertume quasi-bergmanienne. La scène qui précède le départ de la génitrice est de ce fait particulièrement forte. A l’opposé de la sublimation esthétique à l’oeuvre dans ses opus magna (tel Lucky star), le décor se réduit ici à quelques intérieurs d’appartement platement éclairés; ce qui accentue la pesanteur de l’oeuvre. Cette pesanteur est tout juste égayée par des moments érotiques touchants mais trop rares, tel celui où Charles Farrell étreint par terre la jolie et frémissante Marian Nixon. Moins tendre et moins lyrique que les réussites les plus mémorables de Borzage, After tomorrow n’en demeure pas moins d’une justesse rare dans ses dialogues et son interprétation car le sordide des situations ne va pas sans une franchise inédite de l’expression. Ainsi le mot « sex » est-il explicitement prononcé. Ceci étant, cette audace finit par induire un déséquilibre dans la construction narrative car, pour finalement satisfaire aux conventions hollywoodiennes, les auteurs ont intégré une dernière partie heureuse via un deus ex-machina des plus invraisemblables.

La danse rouge (Raoul Walsh, 1928)

Pendant la révolution russe, une jeune paysanne et un grand duc tombent amoureux.

Voilà pour l’argument du film. Heureusement, The red dance ne se réduit pas à son argument. Si l’oeuvre contient son lot de niaiseries conventionnelles, un personnage secondaire introduit un peu d’humanité, surprend (légèrement) le spectateur par des actions guidées par un caractère entier, truculent et fondamentalement loyal. C’est le personnage joliment résigné joué par l’excellent Ivan Linow. En dehors de ça, le film bénéficie du lustre technique de la Fox, studio encore marqué par les expérimentations du grand Murnau qui venait d’y tourner L’aurore et qui, visiblement, influença Raoul Walsh autant que John Ford (cf Four sons). En témoignent les éclairages hyper-soignés, les cadrages stylisés, les surimpressions, la luxuriance des décors de studio et les nombreux mouvements d’appareil, soit tout un arsenal de virtuose assez peu typique de l’auteur de The Bowery qui, quand il n’est pas rhétorique éculée (exemple: exacerber le déchaînement d’une foule avec des surimpressions), apparaît souvent gratuit car sans nécessité dramatique. Reste que c’est assez joli à regarder.

L’ange de la rue (Frank Borzage, 1928)

Une jeune fille pauvre qui a volé pour soigner sa mère se réfugie dans un cirque. Elle y rencontre un peintre qui tombe amoureux…

On ne dira jamais assez de bien des quatre mélos réalisés par Frank Borzage à la Fox entre 1927 et 1929. Ce sont les parangons d’un cinéma à jamais révolu dont la foi indéfectible dans une histoire apparemment très simple était exprimée à travers une mise en scène d’une pureté inouïe. Pour l’œuvre de Borzage, contrairement à celle de Sirk, pas de regard ironique possible, pas de postérité entretenue par une descendance dégénérée (Fassbinder, Ozon, Haynes…). Dans Street angel, le cinéaste est parvenu à un tel degré de maîtrise qu’il n’y a presque pas de cartons pour faire avancer la narration. Les images suffisent.

Voyez les plans-séquences magistraux du début qui, en un minimum de temps, donnent vie à la Naples recréée en studio! Admirez la grâce absolue de Janet Gaynor dont l’interprétation est au-delà des mots! Appréciez la limpidité d’une écriture dramatique révélant la complexité des enjeux d’une trame très simple; permettant ainsi à l’auteur de montrer de la plus émouvante des manières que la foi est l’essence d’un couple. Savourez la bonne dose d’humour dont Borzage teinte son mélodrame, évitant allègrement la lourdeur pathétique! Pleurez devant l’acmé finale, manifestation d’un amour définitivement triomphant digne de Elle et lui! Le film est muet mais rarement des cris auront été si bouleversants au cinéma. « Look at myes eyes Gino ! »

L’isolé (Lucky star, Frank Borzage, 1929)

Tourné deux ans après L’heure suprême, ce nouveau mélo de Borzage en reprend le couple d’acteurs et la trame, à savoir l’amour qui en temps de guerre transcende condition sociale et lésions physiques. Encore une fois, le poète, grâce à une utilisation géniale des artifices du studio -et en particulier des superbes décors bucoliques- auréole d’une touche onirique tout ce qu’il filme. Les cadres sont plus beaux les uns que les autres mais jamais Borzage ne verse dans le contemplatif. Chaque plan est au service de l’histoire et la beauté est évidente, elle apparaît quasi-naturelle en dépit de son caractère fondamentalement artificiel, comme si les images étaient celles d’un autre monde que l’artiste se contentait de nous dévoiler grâce au mystérieux pouvoir du cinéma, un monde qui se tiendrait sur la frontière ténue entre le rêve le plus pur et la réalité la plus triviale. C’est qu’aux images sublimées répondent des séquences ancrées dans le quotiden, des séquences où le désir amoureux est montré aussi élégamment que frontalement. La narration est donc d’une limpididé exemplaire, elle fait admettre au spectateur le miracle final comme si celui-ci coulait de source. Tout au plus pourra t-on regretter le personnage caricatural du « troisième homme » qui cumule les défauts et n’est guère intéressant par rapport au couple central.
En revanche, le jeu extraordinairement naturel de Charles Farrell et Janet Gaynor fait exister les personnages au-delà de leur fonction archétypale. Leurs échanges, leurs gestes pleins de vie et d’humour empêchent le mélodrame de sombrer dans le misérabilisme. Ainsi de la première rencontre de la jeune fille avec le soldat revenu paraplégique du front où, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, l’handicapé l’amuse, nous amuse à faire des figures avec son fauteuil roulant. Politesse du désespoir mais aussi dignité conférée par l’auteur à son héros brisé.
C’est peut-être dans cette alliance entre extrême vitalité des personnages et pure poésie de studio que réside le secret des derniers muets de Borzage, en particulier ce Lucky star, film définitivement sublime où l’évidence de la beauté répond à l’évidence des miracles.