Camarade X (King Vidor, 1940)

A Moscou, un journaliste américain est sollicité par son valet pour qu’il fasse fuir sa fille, communiste de la première heure susceptible d’être purgée par Staline.

La comédie basée sur une tragédie politico-historique fonctionne moins bien que dans les films contemporains de Lubitsch: c’est à la fois moins harmonieux et moins percutant, malgré de bons dialogues. Assez vite, la vraisemblance, notamment psychologique, s’estompe au profit de la fantaisie la plus débridée: scènes de vaudeville, poursuite en voiture tout droit sorties de Scarface, poursuite en chars ayant certainement influencé Indiana Jones et la dernière croisade, présence perpétuellement ironique de Clark Gable, alors à son sommet. La splendeur de Hedy Lamarr n’a d’égale que l’absence de crédibilité de son personnage. A noter enfin que ce plaisant divertissement (de propagande) tourné en 1940 contient une étonnante préfiguration de l’opération Barbarossa.

La malle de Singapour (China seas, Tay Garnett, 1935)

Sur son paquebot dont la cargaison d’or attire les pirates, un capitaine est poursuivi par la dernière femme qu’il a séduite au port et retrouve par hasard son ancienne fiancée de la haute-société…

Un film d’aventures dont la dramaturgie conventionnelle est épicée par le sexy duo Clark Gable/Jean Harlow, une atmosphère truculente typique de Tay Garnett et un petit parfum de lutte des classes qui nuance le manichéisme habituel.

Ne me quitte jamais (Delmer Daves, 1954)

Un journaliste américain et une danseuse russe récemment mariés sont séparés par les autorités soviétiques…

Film de propagande anticommuniste formaté par la MGM sans intérêt. Le récit est aussi grossier que les intentions, l’histoire d’amour est invraisemblable car dénuée de substance, Gene Tierney n’apparaît presque pas à l’écran et il n’y a aucune trace de la sensibilité habituelle de Delmer Daves.

Les implacables (The tall men, Raoul Walsh, 1955)

Un film majestueux sur tous les plans.
D’une part, le Cinémascope magnifie cette histoire de convoyage de boeufs. Si les images n’atteignent pas la sublime tranquillité qui caractérise le chef d’oeuvre du genre qu’est La rivière rouge, elles impressionnent par leur ampleur, par le nombre exceptionnel de bêtes et de figurants à l’écran. Raoul Walsh est un maître et, soutenu par la musique inspirée de Victor Young, il s’y entend à merveille pour faire partager au spectateur les sensations de gigantisme et de plenitude que peuvent inspirer cette aventure. Et puis quoi de plus majestueux dans un western qu’une traversée d’un fleuve par un troupeau de bétail ? Qu’elle soit filmée par Hawks, Walsh ou Tartempion, c’est toujours un immense plaisir pour l’amateur.
D’autre part, après une longue exposition, le récit dévoile sa richesse et les relations entre les quatre protagonistes de l’histoire s’avèrent passionnantes. Car ce sont bien elles le centre du film. L’action est là pour donner lieu à des séquences hyper-spectaculaires mais aussi pour révéler la nature des personnages. Les implacables est encore une histoire d’aspirations contradictoires. Jane Russell y incarne une femme comparable à celle qu’elle jouera l’année suivante dans Bungalow pour femmes, une femme partagée entre un Texan simple et viril et un nordiste riche et ambitieux. Ses chansons qui expriment ses sentiments sont d’ailleurs une des belles idées de ce western profondément romanesque. Et heureusement, les deux héros masculins ne se réduisent pas à ces archétypes et la relation teintée de respect qui se noue entre eux est un des aspects les plus intéressants de l’histoire. Clark Gable et Robert Ryan donnent une réelle épaisseur à leur rôle. Certaines scènes -telle celle qui oppose les deux frères- ont un réel souffle tragique.
Les implacables est donc un western grandiose, un des trois ou quatre meilleurs parmi ceux signés par Raoul Walsh.

Borzage 40-42

Borzage, c’est bon. mangez-en.

Flight command (1940)
Frank Borzage s’essaie au genre en vogue à l’époque à Hollywood du film sur les pilotes d’avions. Il n’y avait que lui pour faire d’un film subventionné par la Marine un portrait de femme sublime de justesse. Entre les séquences de vol assez spectaculaires mais un poil redondantes, Borzage nous montre à travers le destin de la femme du commandant la solitude sentimentale, l’incompréhension mutuelle, la tentation de l’adultère, bref il réalise une fois de plus un grand film d’amour, mature et dénué de pathos et de sensiblerie, y mêlant ses marottes habituelles que sont la mort, la foi, la camaraderie, le sens du devoir.

Chagrins d’amour (Smilin’through, 1941)
Premier film en Technicolor de Borzage, c’est un de ses films les plus étranges. L’histoire de cet homme resté amoureux de sa défunte femme est une des plus mélancoliques de son auteur, frôlant la morbidité. Le problème est qu’à cette intrigue vient s’en greffer une autre, celle de la naissance d’un jeune couple, traitée d’une façon beaucoup plus conventionnelle voire franchement banale. De plus, plastiquement, le film est un véritable chromo et certaines scènes sont d’une consternante niaiserie: ainsi, un couple qui se met à valser dans un jardin à la tombée de la nuit, c’est beau. Mais lorsque la fille se met à chanter une bluette irlandaise, c’est trop, on tombe dans le sirupeux. En dehors de ça, le film contient quelques éclairs de génie, notamment dans la façon de filmer les allers-retours dans le temps, à coups de fondus enchaînés enchanteurs et de travellings dignes d’Ophüls.
Si on accepte l’esthétique chromo, le film peut s’avérer très plaisant, il en émane une poésie artisanale, un lyrisme de studio assez délicieux, même si tout ne s’apprécie pas au premier degré et qu’étonamment on n’y retrouve guère la justesse du regard de Borzage sur les choses de l’amour.


Au temps des tulipes (The vanishing virginian, 1940)
Très charmante chronique familiale dans le genre dit « americana ».
En une heure et demi, Frank Borzage brasse les destins d’une dizaine de personnages sur une quinzaine d’années. Très subtile monstration du changement d’époque, du passage inéluctable du temps sur cette bourgade sudiste attachée à ses traditions. ça vaut bien Jalna. c’est assez proche de certains films de Ford, Judge Priest notamment.

Sept amoureuses (seven sweethearts, 1942)
Quel film étrange que voilà !
Après un début charmant mais un brin lénifiant, voilà du De palma avant l’heure, une oeuvre qui peut être vue comme la théorisation et la critique de la doucereuse « poésie de studio ». Le film suit un journaliste new-yorkais venu chroniquer la « fête de la tulipe » dans une charmante bourgade de province où le temps semble s’être arrêté. Il va s’installer dans l’hôtel non moins charmant tenu par le père d’une fratrie de sept soeurs, père joué l’excellent acteur hongrois S.Z. Sakall, aussi à l’aise dans la bonhommie que dans l’émotion. Jeunes filles qui chantent au piano, décor de carte postale, personnages gentiment décalés à la Prévert, tulipes…Là où les choses se compliquent, là où l’on se rend compte que la vie à la campagne, c’est pas tout rose, c’est quand les sentiments des jeunes filles se réveillent au contact du beau jeune citadin. Les frustrations liées à la monotonie du village et au poids étouffant des traditions se révèlent alors et la rivalité entre les soeurs m’a carrément évoqué ce chef d’oeuvre glaçant qu’est Les proies de Don Siegel, même si attention le film de Borzage n’a rien d’un thriller. Il n’est même pas mélodramatique, le ton restant relativement léger, la litote caractérisant le style de Borzage et l’auteur montrant sa foi dans l’harmonie entre les passions individuelles et les traditions séculaires.
Très bon.

Le cargo maudit (strange cargo, 1940)
Film d’aventures saupoudré de mystique chrétienne ou mystique chrétienne saupoudrée d’aventures, je sais pas trop mais bien qu’un poil théorico-théâtral, c’est sublime.