La légende de Jesse James (The great Northfield Minnesota raid, Philip Kaufman, 1972)

Les frères James et Younger s’associent pour un ultime hold-up dans une grande banque nordiste…

Critique, cynique et anti-héroïque, cet énième film sur Jesse James est typique du cinéma américain des années 70. La sanglante épopée des frangins du Missouri est filmée comme une comédie noire dont la manière annonce les frères Coen. Comme dans L’étoffe des héros et Les seigneurs, Philip Kaufman porte un regard amusé sur les laissés-pour-compte d’un changement d’époque. Les frères James étant moins sympathiques que Chuck Yeager ou les Teddys Boys, le ton est (nettement) plus sarcastique. Avec un humour glaçant et ravageur, le film montre aussi bien le décalage entre Nordistes « civilisés » qui jouent déjà au base-ball et péquenauds qui s’imaginent prolonger la guerre de Sécession que le vieux fonds de fascination de ces mêmes Nordistes envers les démonstrations de force les plus sauvages. L’absurde popularité des hors-la-loi parmi les députés ou parmi la foule de la séquence finale montre bien tout ce que l’entreprise civilisationnelle peut avoir d’illusoire. Cette dimension critique, qui ne manque pas de subtilité, est ce que ce western contient de plus singulier donc de plus intéressant.

Trop tard pour les héros (Robert Aldrich, 1970)

A quelques jours d’une permission, un lieutenant-interprète américain qui se la coule douce sur une île du Pacifique est rattaché à un commando britannique chargé de détruire un poste de transmission derrière les lignes japonaises.

Trop tard pour les héros est un bon film de guerre comme savait les concocter Robert Aldrich. On retrouve avec un certain plaisir le style truculent et la vision nihiliste de l’auteur des Douze salopards. L’introduction qui voit le général joué par Henry Fonda appeler son lieutenant qui passe son temps à bronzer sur la plage a le triple mérite de sortir des sentiers battus, d’être crédible et d’être drôle.
On pourrait se demander ce qu’apporte cet énième film de commando à une filmographie déjà riche en classiques du film de guerre (Attaque!, ce chef d’oeuvre) mais se pose t-on ce genre de question chaque fois que l’on découvre un western de John Ford? Le travail au sein d’un genre permet à un auteur toutes sortes de variations thématiques.

En s’intéressant ici à un commando composé d’un Américain et de Britanniques, Aldrich aborde d’abord le choc des cultures même si force est de constater que son traitement reste assez superficiel sur ce point. Il y a aussi une séquence remarquable au milieu du film qui montre comment l’action fait varier les lignes morales d’une seconde à l’autre. Ecrit noir sur blanc, cela paraît abstrait mais à l’écran, c’est plus éclatant que cela ne l’a jamais été dans aucun autre film de guerre. Enfin, le jusqu’au boutisme du cinéaste dans sa vision désespérée (jusqu’au boutisme qui n’a rien à voir avec de la complaisance car intelligemment justifié par le scénario) donne lieu au cours de la seconde partie à une terrible gradation dans laquelle s’épanouit le talent de dramaturge d’Aldrich.

Feuilles d’automne (Robert Aldrich, 1956)

Le rencontre de deux névrosés, une vieille fille et un jeune impuissant. Feuilles d’automne est un excellent mélodrame. L’outrance de la mise en scène de Robert Aldrich (le jeu excessif des acteurs, la Crawford surmaquillée comme à son habitude, Cliff Robertson dont la prestation anticipe celle d’Anthony Perkins dans Psychose, la violence intérieure exprimée par des scènes d’une grande violence physique) est, une fois n’est pas coutume, parfaitement adaptée à son sujet. Cependant, ce voyage à l’intérieur des zones les plus sombres de la pyché est cadré par une impeccable narration à tendance feuilletonesque et la célébrissime chanson de Nat King Cole confère une certaine mélancolie à l’héroïne, elle empêche de faire de sa névrose quelque chose de monstrueux aux yeux du spectateur. Feuilles d’automnes est la preuve qu’il y a eu des bons films psychanalytiques à Hollywood. Simplement, ils n’étaient pas signés Hitchcock.

Une critique plus développée de cette perle méconnue

Les Bas-fonds new-yorkais (Underworld U.S.A, Samuel Fuller, 1961)

Un polar de série transfiguré par le style outrancier et baroque de son auteur, qui en fait une fresque lyrique sur les bas-fonds. Chaque séquence est ici l’occasion de réinventer la façon de filmer, de monter d’une façon toujours plus percutante, toujours plus émouvante (« le cinéma c’est l’émotion » professera bientôt Fuller lors de son apparition dans Pierrot le fou). Les raccords sont heurtés, la photo hyper-contrastée, la caméra fiévreuse, la musique assourdissante, la violence délibérément exagérée et les scènes d’amour très suggestives.
Ce génie expressif est au service d’une peinture de l’enfer urbain parmi les plus saisissantes jamais vues. Le scénario n’y va pas par quatre chemin pour montrer la déliquescence de la société. Les assassins du père du héros sont tous devenus des caïds, paradent en costard, corrompent la police et bénéficient de la respectabilité sociale grâce à leurs oeuvres de charité. A noter également que c’est l’un des très rares films hollywoodiens où un meurtre d’enfant est filmé. Cette séquence est d’ailleurs une leçon de gestion du hors-champ. En se focalisant sur une spectatrice impuissante de la scène, Fuller évoque toute son horreur sans avoir besoin de représenter le meurtre proprement dit. Puissant. Heureusement, loin de se complaire dans la noirceur, Fuller (qui est aussi le scénariste du film), met au centre de son histoire le cheminement moral et social de son personnage principal. Comme dans Le port de la drogue, l’anti-héros farouchement individualiste tombe amoureux d’une paumée et c’est le couple qui les sauvera de la pourriture ambiante. Schématique et éternelle beauté de la série B.
Les Bas-fonds new-yorkais est certainement un des trois ou quatre meilleurs films réalisés par Samuel Fuller, un sombre joyau taillé grossièrement dont le violent éclat n’a pas fini d’éblouir les amateurs de polar hard-boiled.