Les bateliers de la Volga (Cecil B. DeMille, 1926)

Pendant la révolution de 1917, un meneur du peuple tombe amoureux d’une aristocrate qu’il n’a pu se résoudre à exécuter.

Les bateliers de la Volga est sans doute le film américain le plus juste parmi ceux traitant de la révolution russe. Il a été réalisé par un cinéaste farouchement anticommuniste -futur soutien de McCarthy- mais qui mettait la vérité dramatique au-dessus de son opinion personnelle. Grâce à cette hauteur de vue, c’est une véritable dialectique de l’oppression qui meut le récit. Le dénouement de ce récit est quelque peu artificiel mais il est politiquement très audacieux. Plus que dans le versant « fresque » (le manque d’ampleur de la séquence éponyme m’a étonné) de son film, c’est dans le versant intimiste que Cecil B. DeMille brille ici. Ses acteurs (Elinor Fair, Robert Edeson, William Boyd qui ressemble au jeune John Wayne) sont comme souvent inconnus mais leur jeu est d’une finesse telle que l’évolution psychologique de leurs personnages est retranscrite très fidèlement dans des séquences d’une longueur inusitée qui n’en demeurent pas moins passionnantes grâce à la virtuosité totale du metteur en scène.

Katyn (Andrzej Wajda, 2007)

De l’invasion conjointe de 1939 par les Allemands et les Russes jusqu’au début du joug communiste, la seconde guerre mondiale vue par des officiers polonais massacrés à Katyn et leurs familles.

A grand sujet, forme épique. La caractérisation des personnages est simple, le récit entraîné par leur évolution reste schématique et les attentes narratives du spectateur peuvent être déjouées par la fin; fin qui, réflexion faite, s’avère parfaitement logique. Le terrassant dernier plan, une pelletée de terre qui recouvre la caméra, est typique de l’inspiration symboliste de l’oeuvre. Quarante ans après Cendres et diamants, les films d’Andrzej Wajda n’ont rien perdu du souffle visuel qui les fit connaître en Occident au milieu des années 50. Son sens de l’allégorie n’a d’égal que l’envergure de ses mouvements d’appareil (une envergure qui se révèle toutefois inutile et ostentatoire dans la séquence du chant des prisonniers). Ce talent puissant et abstracteur fait de lui le cinéaste idéal pour filmer l’Histoire. L’ouverture, qui montre deux foules de Polonais se croisant sur un pont, pourchassés d’un côté par les Russes et de l’autre par les Allemands, a la fulgurante puissance d’évocation d’un grand film muet. En quelques secondes, petite et grande histoire sont présentées. Cependant, il est dommage que la musique de Penderecki fasse souvent redondance avec les images.

Cette virtuosité glacée, aux confins de l’académisme, s’avère finalement un bon antidote aux divers poisons sécrétés par le sujet: dérive mélodramatique et dérapage politique. Le sujet est tellement fort qu’un traitement impeccable sur les plans didactiques et visuels suffit à faire de Katyn un film émouvant et important; un film d’autant plus important en France que beaucoup de Français, notamment parmi les soi-disant intellectuels, ont toujours du mal à accepter la vérité sur ce massacre, le mensonge communiste subséquent et, plus généralement, le terrible sort des Polonais qui furent abandonnés aux nazis puis aux Soviétiques par leurs alliés occidentaux. L’infamie sournoise et ignare de la critique du Monde (le « journal de référence ») témoignait encore de ce problème de mémoire en 2009.

 

Napalm (Claude Lanzmann, 2017)

Cinquante-huit ans après avoir vécu une histoire d’amour avec une infirmière nord-coréenne, Claude Lanzmann revient à Pyongyang.

Ceux qui ont lu Le lièvre de Patagonie n’apprendront pas grand-chose en découvrant ce film où Lanzmann revient sur l’épisode le plus romanesque de ses mémoires. En revanche, Napalm est un film extraordinaire en ceci que des images saisies à la dérobée sont l’occasion de découvrir à quoi ressemble la Corée du Nord. Le début, où la caméra descend les avenues vides et ensoleillées de la capitale avec en fond sonore un très beau texte dit par l’auteur, est fascinant. Par la suite, Claude Lanzmann articule l’intime et le politique sans toujours éviter ni la complaisance à l’égard du dernier régime stalinien de la planète ni une certaine mégalomanie narcissique (la comparaison douteuse entre le « c’était ici » de Shoah et le lieu de son rendez-vous amoureux) mais cette impudeur qui se fiche du politiquement correct est inséparable de la folie qui fait tout le prix de cette confession où un vieil homme retourne filmer en Corée du Nord pour stimuler la réminiscence d’un amour hors du commun.

Amour (Károly Makk, 1971)

Son mari emprisonné dans les geôles communistes suite à l’insurrection de 1956, une Hongroise fait croire à sa belle-mère alitée que l’homme qu’elles aiment toutes les deux est parti en Amérique.

L’angle d’attaque pour parler de l’insurrection de Budapest est original et pertinent mais la froideur des comédiens en neutralise l’émotion potentielle. De plus, Károly Makk saupoudre sa mise en scène de bizarreries tel que jump-cuts et brefs flashbacks filmés en grand angle dont on peine à déceler la nécessité au-delà de la volonté de briser, très artificiellement, l’aspect « film en chambre ».

La moisson/Le retour de Vassili Bortnikov (Vsevolod Poudovkine, 1952)

De retour de la Grande guerre patriotique, un commissaire au plan agricole s’aperçoit qu’en son absence, sa femme s’est installée avec un de ses amis.

L’interaction dialectique entre drame intime et problème politique de rendements agricoles ainsi que la beauté des images rurales rendent ce film de propagande plus intéressant qu’il n’y paraît.

East punk memories (Lucile Chaufour, 2016)

D’anciens punks hongrois racontent leur vie avant et après la chute du mur de Berlin.

Je me demandais pourquoi le dernier film de la réalisatrice du très beau Violent days tardait tant à sortir. Maintenant que je l’ai vu, j’ai une hypothèse qui me semble expliquer la frilosité des distributeurs: la place de ce documentaire des plus banals n’est pas dans une salle de cinéma mais sur Arte en deuxième partie de soirée. En effet, Lucile Chaufour a manifestement abandonné toute ambition esthétique. Tout ce qui poétisait son précédent exposé sociologique a disparu.

East punk memories se cantonne à présenter des interviews d’anciens punks filmés en plans fixes entrecoupées d’archives de concert. La musique étant des plus médiocres et les propos de ces vieux cramés sur la politique (la seule préoccupation de Chaufour) n’étant pas plus intéressants que ceux de n’importe qui ayant vécu pendant et après le joug communiste, j’ai eu vite fait de décrocher malgré la relative brièveté du métrage. J’en suis navré tant son premier film m’avait laissé un bon souvenir.

Je ne pleurerai pas (Im Kwon-taek, 1974)

Après avoir trouvé un sac de grenades, un enfant dont les parents ont été massacrés par les communistes se met à résister à l’oppresseur avec ses petits camarades.

Basé sur un fait mythique de la guerre de Corée, Je ne pleurerai pas est un film qui intrigue le spectateur occidental. En effet, les péripéties enfantines façon « Goonies » vont de pair avec une grande cruauté dans la représentation de la violence. Im Kwon-taek n’y va pas par quatre chemin pour montrer l’horreur communiste et il a bien raison. Son découpage, en Cinémascope, est d’un parfait classicisme. Tout juste, le plan du suicidé paraît-il un peu surlignant. A vouloir suivre chacun des protagonistes confrontés à l’envahisseur, la narration se disperse un peu et aurait certes gagnée à être plus resserrée. Quitte à le doubler et à le raccourcir, il serait sain que Patrick Brion diffuse ce beau film pendant la trêve des confiseurs l’après-midi sur France 3. Cela pourrait éclairer les jeunes esprits d’un pays où, à chaque élection présidentielle, trois ou quatre candidats communistes et affidés osent encore se présenter 25 ans après la chute de l’URSS.