Solitude (Paul Fejos, 1928)

solitude

Un ouvrier rencontre une standardiste à Coney Island.

Autrement dit « Boy meets girl ». Solitude ne raconte ni plus ni moins que le début d’une histoire d’amour dans une grande ville moderne. Aucune réelle originalité (les scènes de kermesse sortent tout droit de L’aurore) mais une perfection technique de chaque instant. Ce chant du cygne du cinéma muet bénéficie de tous les acquis de trente ans d’art silencieux. Surimpressions, travellings et montage accéléré sont employés avec la plus évidente des virtuosités par le cinéaste. Qu’il s’agisse d’évoquer l’effervescence des standardistes débordées, la liesse populaire à la fête foraine ou la simplicité des tâches quotidiennes, Fejos ne manque ni d’habileté ni de tact. Il fait même oeuvre de poète à l’occasion de certaines séquences. Ainsi de la merveilleuse solitude du couple au milieu de la piste de danse. Cependant, et c’est peut-être la singularité de Solitude, cette maîtrise absolue du réalisateur va de pair avec une attention réaliste à ce qu’il représente. Son film ne manque pas de vie et Barbara Kent, qui a fêté son 103ème anniversaire le mois dernier, ne manque pas de fraîcheur.

Tout au plus pourra t-on regretter que ce flot vertigineux d’images ne fasse guère plus qu’illustrer la romance: le discours sur le manque de communications dans une société industrielle est loin d’avoir la profondeur de celui de Vidor dans La foule, sorti la même année. Mais après tout, l’ambition de Fejos n’est certainement pas la même que celle de Vidor. Et en tant que tel, son film est une parfaite réussite. Pour peu que l’on accepte sa sentimentalité parfois excessive (l’homme qui se met à pleurer à la fin), Solitude s’avère tout à fait charmant.

Le petit fugitif (Ray Ashley, Morris Engel et Ruth Orkin,1953)

Réalisé complètement en marge des circuits de production et de distribution habituels, Le petit fugitif est un film resté dans les annales comme un précurseur des diverses nouvelles vagues. Le découvrir aujourd’hui est l’occasion de vérifier encore une fois que valeur esthétique et importance historique ne coïncident pas toujours. S’il est aisé de comprendre ce qui a pu attirer l’attention des critiques et festivaliers (de la Mostra de Venise notamment) de l’époque dans ce film tourné à l’arrachée dans les rues de New-York, il est difficile aujourd’hui de passer outre l’extrême indigence dramatique du film. Que raconte Le petit fugitif ? La fugue d’un gamin à la fête foraine de Coney Island.

-C’est tout ?, me demandez-vous.
-A une exposition et une conclusion près, c’est tout, vous réponds-je.
-Mais alors, c’est un court-métrage ?, me demandez-vous.
-Non, vous réponds-je, ça dure une heure vingt.
-Mais alors, que se passe t-il à l’écran pendant tout ce temps ? me demandez-vous.
-On a droit à toutes sortes de séquences pleines de « naturel » comme les affectionnent les lecteurs de Télérama qui n’aiment rien moins qu’infliger à leur progéniture des films qu’ils qualifient de « culturel » parce qu’ils sont projetés le mercredi après-midi dans des salles art et essai. Le gamin sur un cheval à bascule, le gamin mange une glace, le gamin monte sur un poney, le gamin fait un tour de manège, le gamin monte sur un autre poney, le gamin joue à chamboule-tout, le gamin mange une pastèque, le gamin remonte sur le premier poney…

Autant de séquences qui, en plus de n’avoir aucune fonction narrative, sont dénuées de toute dimension évocatrice ou poétique. Les réalisateurs ne montrent rien sur l’enfance mais se contentent de capitaliser sur l’attendrissement du spectateur devant un enfant haut comme trois pommes qui s’amuse. Sans souci aucun de la redondance, de la répétition. Sans le moindre esprit d’invention. A partir du moment où le film s’avère plus niais et lénifiant qu’une aventure de Lassie, le fait qu’il ait été réalisé « en dehors du système » fait une belle jambe au spectateur. Spectateur qui, dans son incommensurable ennui, aura tout le loisir de noter que la caméra est placée « à hauteur d’enfant », c’est à dire à 80 centimètres du sol. Procédé ô combien novateur je n’en doute pas mais procédé seulement. Procédé qui pour se transformer en figure de style pertinente aurait nécessité une intégration à un ensemble cohérent et évocateur, bref à une mise en scène digne de ce nom. Mais il n’y a pas de mystère. Le néant de la mise en scène répond au néant du scénario.