Le journal du docteur Hart (Paul Leni, 1916)

Un médecin de l’armée allemande retrouve sur le front polonais une famille qu’il a connu avant la guerre dans les ambassades.

Tourné en pleine grande guerre, Le journal du docteur Hart frappe par son absence totale de bellicisme et de propagande. Avec une technique riche et maîtrisée, Paul Leni raconte l’histoire d’un médecin qui retrouve sur le front des gens qu’il a connu avant-guerre. Il le fait sans excès mélodramatique mais avec une belle fraîcheur, intercalant de larges plages semi-documentaires dans sa narration (transport des prisonniers, recherches des blessés, soin des blessés, assaut…). Un très beau panoramique synthétise cette tendance et montre que, dès son premier film, le réalisateur de L’homme qui rit savait très bien ce qu’il faisait: le héros sort d’une maison où il a retrouvé une femme connue avant-guerre. La caméra le suit, il retrouve sa compagnie en cantonnement, c’est la compagnie qui devient le sujet de l’image.  Le tout sans la moindre coupe. Ainsi, le romanesque individuel est-il naturellement dilué dans la description du collectif. Très bon film.

Promenade dans la nuit (F.W. Murnau, 1920)

Un brillant ophtalmologiste délaisse sa fiancée pour une danseuse puis redonne la vue à un mystérieux étranger…

Plus ancien des films de Murnau conservés à ce jour, Promenade dans la nuit montre une maîtrise déjà éclatante de la part du cinéaste. Par sa durée et par les déplacements des acteurs dans le cadre, un plan tel que celui où Lily remarque l’arrivée de l’aveugle montre la densité humaine qu’il sait insuffler à un passage obligé du récit. De plus, les auteurs (le film est le deuxième écrit avec le fidèle Carl Mayer) transfigurent le canevas mélodramatique avec l’attention qu’ils portent aux passions animant leurs personnages, s’éloignant alors rapidement de la convention des archétypes romantiques (la jeune fille pure, l’intellectuel innocent, la tentatrice…). Chacun des quatre protagonistes de ce « carré amoureux » a une part d’ombre et une part de lumière qui se révèleront au fur et à mesure des circonstances. La croqueuse d’hommes se révèlera une amoureuse sincère dans une séquence pleine de fraîcheur et de joie innocente où le jeu gentiment exubérant de Gudrun Bruun-Stefenssen fait merveille. Dans un même ordre d’idées, le personnage le plus apparemment pur, celui de la fiancée, est peut-être celle qui fait s’abattre la fatalité sur l’homme dont elle reste éprise.

C’est d’ailleurs un autre aspect du génie de Murnau que de suggérer -via un montage judicieux- sans expliciter la nature des forces invisibles qui agissent sur la trajectoire des personnages. Dans la plus grande tradition expressionniste, cette présence surnaturelle se manifeste aussi par une mise en parallèle des états d’âme des personnages avec les turbulences climatiques. Images magnifiques d’arbres balayés par les rafales de vent. Fascinante silhouette sombre et dégingandée que celle de Conrad Veidt titubant les bras en avant. Ainsi, Murnau donne une ampleur cosmique à ce qu’il filme et il n’y a pas une once de pathos tant il fait tendre le mélo vers la tragédie. Lorsque le médecin se rend compte qu’il est trompé par la femme qu’il aime, le spectateur n’est pas conduit à s’apitoyer mais à s’inquiéter car l’amour le rend littéralement fou. Ce poids du fatum cher aux Anciens est équilibré par la richesse d’un récit alimentée par toutes les combinaisons que peuvent offrir le jeu dialectique des sentiments. En ce sens, Promenade dans la nuit est le film le plus rohmérien de Murnau.

Sous la robe rouge (Victor Sjöström, 1937)

Le cardinal de Richelieu envoie un repris de justice infiltrer la maison d’un conspirateur huguenot.

Le dernier film de Victor Sjöström n’est certes pas un chef d’oeuvre de l’acabit de La lettre écarlate ou du Vent mais il n’est pas indigne de son talent non plus. Le maître n’a pas perdu son sens de la composition visuelle comme en témoigne la beauté harmonieuse d’images par ailleurs éclairées par un tandem de choc: James Wong Howe et George Perinal. Son découpage est plus illustratif que dramatisant; ce qui est une limite. A l’opposé du dynamisme facétieux de Douglas Fairbanks ou Errol Flynn, Sous la robe rouge s’attache à restituer la violence et la dureté de la France de Richelieu. Il n’y a pas vraiment de méchant ou de gentil. On peine d’ailleurs à cerner le héros interprété par Conrad Veidt. Le jeu glacial de l’acteur allemand ne cadre pas avec la nature censément fougueuse du bretteur. C’est un héros dont Raoul Walsh aurait fait son miel mais auquel Sjöström peine à donner vie.