Conflit (Léonide Moguy, 1938)

Une jeune fille mise enceinte par un séducteur « donne » son bébé à sa soeur, stérile.

Le rebondissement assez artificiel de la transformation du séducteur en maître-chanteur et l’épaisseur du trait de Léonide Moguy (patente dans la musique ou la boursouflure de la séquence pivot) n’empêchent pas le postulat dramatique, exceptionnellement fort, d’être traité avec une certaine honnêteté. En dehors d’un Dalio ignoblement caricatural, les acteurs sont d’une remarquable justesse. La distance naturelle de Corinne Luchaire allège régulièrement la charge pathétique. La structure en flash-back de la narration renforce l’efficacité des effets dramatiques sans paraître trop alambiquée. Bref, c’est loin d’avoir la classe et l’ampleur de Susan Slade mais c’est pas si mal que ça.

Le déserteur / Je t’attendrai (Léonide Moguy, 1939)

Octobre 1918: alors qu’un bombardement a stoppé le train de son régiment à côté de son village natal, un soldat s’octroie une permission avec l’aval tacite de son chef, le temps que le rail soit réparé.

Contrairement à ce que son titre originel -refusé par la censure qui imposa « Je t’attendrai » pour l’exploitation- peut laisser penser, Le déserteur n’a rien d’un pamphlet antimilitariste. Il n’a aucune portée générale et se contente de suivre pas à pas, minute après minute, un soldat en situation précaire vis-à-vis de sa hiérarchie. L’audace des auteurs n’est pas politique, elle est stylistique: avant Alfred Hitchcock (La corde) et Robert Wise (Nous avons gagné ce soir), Léonide Moguy et Jacques Companeez (un des scénaristes les plus novateurs des années 30) font du déroulement de l’action en temps réel leur principe dramatique de base. L’heure incertaine du départ du train est une épée de Damoclès qui pèse tout le long du film au-dessus de la tête du héros. Si les rebondissements relèvent trop souvent du mélodrame le plus grossier, la rapidité de leur enchaînement rend sensible une certaine ironie du destin, au-delà de l’invraisemblance.

La mise en scène de Moguy épouse cette unité temporelle avec réalisme et fluidité: ainsi ce travelling arrière qui filme la longue discussion entre Aimos et Jean-Pierre Aumont. La direction d’acteurs, sobre et précise, est à l’avenant. On notera aussi une photo soignée, aussi bien en ce qui concerne la grisaille des extérieurs brumeux que le clair-obscur des scènes d’amour avec la rare Corinne Luchaire. Bref: si plusieurs facilités d’écriture empêchent Le déserteur d’être le chef d’oeuvre qu’il aurait pu être, c’est un film qui se suit avec un réel intérêt grâce à une mise en scène solide et à une dramaturgie aussi efficace qu’originale.

Le dernier tournant (Pierre Chenal, 1939)

La première adaptation du Facteur donne toujours deux fois.

Sans être un grand film, Le dernier tournant est un bon film noir à la française. Le décor est solidement planté grâce à une exposition parfaite. Michel Simon, excellent, insuffle sa part d’humanité au récit policier. En revanche, l’attirance érotique -essentielle dans cette histoire- est exprimée non pas visuellement mais par des tirades peu vraisemblables (surtout lorsqu’elles sont dites par la jeune Corinne Luchaire, fille gironde mais comédienne limitée). C’est la principale faiblesse de cette version du fameux roman de James M.Cain par ailleurs impeccablement ficelée.