Sweet dreams (Karel Reisz, 1985)

L’ascension et le mariage houleux de la chanteuse de country Patsy Cline.

Sweet dreams est d’abord un très beau morceau d’americana, une sorte de prolongement moderne des films de Henry King. La vie des Virginiens des années 50 est reconstituée avec une foultitude de détails réalistes. Entre autres, les évènements liés à la communauté sont bien mis en relief: bals populaires, cuites dans les bars, fêtes de fin d’année…L’un des pics dramatiques du film est un grave accident de voiture. Comme beaucoup d’accidents de voiture, il est très brutal. En deux secondes, la scène bascule de la joie fraternelle à l’horreur pure. Pourtant, le cinéaste avait inconsciemment préparé le spectateur à cet évènement en lui montrant subrepticement tout au long du film de dangereuses incartades au code de la route. Tantôt un amoureux filait en moto en pleine nuit, tantôt un homme traversait la route en courant, se faisant klaxonner par une voiture, au moment d’aller rejoindre sa femme sur le point d’accoucher. Ainsi, loin d’être uniquement décorative, la reconstitution de l’Amérique des années 50 passe aussi par la recréation de ce climat d’une société alors peu portée sur la sécurité routière. C’est le parfait exemple d’un travail de mise en scène aussi subtil que pertinent.

A l’instar de l’auteur de Wait ’til the sun shines, Nellie, Karel Reisz se place toujours à une juste distance de ses personnages. Il ne fait pas sien leurs rêves matérialistes mais ne les surplombe pas non plus avec le mépris facile de celui qui, en 1985, connaît évidemment les méfaits de la société de consommation. Les années 50 furent par excellence l’ère de la consommation heureuse et Reisz sait retranscrire  le bonheur d’une ménagère ayant trimé depuis son enfance qui vient d’acheter un four encastré lui permettant enfin de « voir la cuisson du poulet sans se baisser ». Dès qu’ils sont contents, les personnages fêtent la bonne nouvelle en allant claquer leur argent. Judicieusement contrebalancée par l’émouvante évocation de leur enfance quasi-misérable, la dérisoire aliénation qui est la leur est montrée mais ne sert pas à les discréditer.

L’histoire d’amour est également racontée avec une touchante justesse. S’avérant le contraire d’un puritain, Karel Reisz porte un regard droit sur les contradictions de ses protagonistes. L’amour sincère, la violence, la naïveté et surtout l’immaturité caractérisent mais ne réduisent pas leur conduite. On voit une femme se faire battre, on ressent évidemment de l’empathie pour elle mais Sweet dreams n’est pas un film « sur les femmes battues » et encore moins « contre les méchants maris ». Il faut saluer Ed Harris qui incarne les facettes les plus contradictoires de son personnage sans jamais faire douter de sa vérité humaine. Quant à Jessica Lange, elle est parfaite. Si la synchronisation de ses lèvres avec le chant de Patsy Cline est bluffante, elle fait oublier la performance du rôle « à Oscars » pour mieux faire ressentir l’humanité de la femme qu’elle interprète.

Bref, Sweet dreams est une sorte de film de Henry King revu par Pialat. Que l’on aime ou non la country, il mérite d’être vu.

Heartworn highways (James Szalapski, 1981)

Dans les années 70, une bande de jeunes musiciens chevelus débarque à Nashville, capitale de la country.

Heartworn highways est à mi-chemin entre la captation documentaire et le video-clip. Ce n’est pas  à proprement parler un film sur le mouvement outlaw-country. En dehors d’une scène avec un barman du coin qui dit ce qu’il pense de ce nouveau style musical, pas grand-chose de la petite révolution initiée par Townes Van Zandt, Guy Clark et les autres n’y est expliqué. Il n’y a aucune intention didactique. James Szalapski montre les musiciens, au travail et au quotidien. Lorsque ces deux aspects sont intimement liés, cela donne lieu à des séquences sublimes. Ainsi de Townes Van Zandt jouant Waitin around to die sous le porche d’un de ses amis, un vieux Noir, qui ne peut s’empêcher de verser des larmes. Ou alors la séquence finale où une bande d’amis attablés (dont Guy Clark et le tout jeune Steve Earle) sort les guitares et pousse la chansonnette autour des bières et des clopes. Pas d’afféterie, pas d’ornement, juste la chaleur du moment.

Certes, l’absence de ligne directrice est cruelle pour les passages les moins intéressants qui du coup ne sont pas intégrés à un ensemble les transcendant. Les éparses séquences de studio n’étant pas mises en relations avec le reste du processus créatif (au contraire par exemple du One+One de Godard qui montrait celui-ci dans sa continuité) sont purement anecdotiques. L’absence de recul sur son sujet de la part du réalisateur le conduit également à jouer le jeu des artistes les plus fanfarons. Voir le ridicule du concert en prison de David Allan Coe, par ailleurs auteur de très belles chansons.

Hearthworn highways n’en reste pas moins une sorte d’idéal de cinéma. Entre autres du fait de cette absence de mise en perspective des diverses séquences qui le composent, absence qui montre que les auteurs n’avaient pas de discours préétabli, il se dégage du film un puissant parfum d’authenticité, l’impression de voir l’Amérique vraie, c’est-à-dire celle que l’on imagine à travers les fictions de John Ford, Robert Duvall ou Victor Nunez. Cette impression est accentuée par la présence dans le film de séquences sans rapport apparent avec la musique. Des fermiers au boulot. Des vaches qui meuglent sous la neige. Le tout filmé sans esthétisme mais mis en musique avec les chansons qui vont bien.

Tendre bonheur (Tender mercies, Bruce Beresford, 1983)

Note dédiée à maxine

Un chanteur de country alcoolique et violent est chassé par son épouse. Il se fait engager comme homme à tout faire dans un motel tenu par une mère seule avec son fils.

Un film simple comme une chanson de country. Les auteurs partent d’une histoire classique de chanteur alcoolique qui retrouve l’amour dans les bras d’une jeune veuve et arrivent mine de rien à tisser une jolie réflexion sur les aléas de la vie aplanis par le temps qui passe. Une poignée de lieux évocateurs (l’église baptiste, les bals populaires, la station-service…) autour desquels s’articulent la mise en scène -fonctionnelle mais sobre et d’excellente tenue- épaississent le contexte géographico-social du film. Robert Duvall est immense, parfait dans son rôle. Tendre bonheur est un bon film.

Nashville (Robert Altman, 1975)

Cette fresque sur un festival de country est avant tout un tour de force narratif puisqu’elle brasse les destins d’une vingtaine de personnages principaux sur une journée. Robert Altman a d’ailleurs repris ce genre de structure devenu sa marque de fabrique dans plusieurs de ses films postérieurs. Son ambition quand il use d’une telle dramaturgie est de brosser un large panorama de la société américaine, vue ici a travers le prisme de sa musique.

Le vernis réaliste (tournage sur les lieux de l’action, apparition de personnalités, filmage en plans-séquences) confère un cachet documentaire au film qui rend la fiction d’autant plus intéressante. Nashville est ainsi clairement ancré dans son époque. GIs, chanteurs contestataires et hipppies font partie des nombreux personnages; ce qui n’empêche pas un discours plus général sur l’Amérique et son rapport au spectacle de la part des auteurs. La caméra s’éloigne régulièrement de l’action pour capter quelque chose de plus global et le cinéaste n’hésite pas à user de symboles au risque d’alourdir son style (les longs gros plans sur le drapeau américain dans la dernière séquence). Cette distance d’entomologiste par rapport à ses personnages confine parfois à la cruauté; ainsi du raccord sonore douteux entre les pleurs d’un veuf et le rire d’un personnage dans la scène suivante. L’ironie récurrente et injustifiée de l’auteur vis-à-vis de ses personnages (pauvre Geraldine Chaplin!) ainsi que son refus de la psychologie annihilent souvent l’empathie du spectateur, alors réduit à admirer la virtuosité du cinéaste et l’intelligence de son discours.

Un discours qui n’est cependant pas aussi précis et cynique que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. C’est que Nashville est une chronique et non une démonstration. La variété des personnages présentés permet de montrer des aspects divers de la country. Les personnages de starlettes roulées par les promoteurs démontent le miroir aux alouettes du show-business mais dans Nashville, la musique exprime aussi quelque chose de vrai. Ainsi de la déclaration de Tom, le chanteur de folk, quand il chante I’m easy, séquence superbe jouant sur les points de vue des différents personnages présents. Cette séquence et celle qui suit dans le lit de Tom rachètent le supposé péché d’orgueil d’Altman le démiurge. Son point de vue démultiplié lui permet ici d’atteindre une émouvante vérité sur le refus du bonheur à cause des contingences de la vie, thème typique d’un des cinéastes les plus romantiques qui soient: Jacques Demy. D’une manière plus générale, l’indéniable respect d’Altman pour son sujet de base -la country- s’exprime à travers la durée dédiée aux numéros musicaux. Ainsi, sur l’ensemble du métrage, ce n’est pas moins d’une dizaine de chansons qui sont filmées dans leur quasi-intégralité. Ce parti-pris a évidemment pour effet de détendre la dramaturgie et pourra décevoir le spectateur qui s’attendrait à un film aussi accrocheur que, disons, Short cuts.
Le film montre également dans sa fin tristement visionnaire que le spectacle permet d’apaiser les esprits et de faire oublier les drames réels. Salvatrice régénération de la communauté ou inquiétante fuite de la réalité ? On saura gré à Altman de maintenir l’ambiguïté jusqu’au bout, la pertinence des questions posées faisant partie intégrante de l’intérêt de Nashville, un des films les plus importants des années 70.