Section des disparus (Pierre Chenal, 1956)

Pour rejoindre sa maîtresse, un homme marié à une harpie fait croire à sa mort dans un accident…

Dernier film argentin de Pierre Chenal, d’après David Goodis. Le manque de lyrisme dans la mise en scène confère à cette intrigue rocambolesque la vanité des exercices de style à la Hitchcock. Les quelques pistes humainement intéressantes du récit, tel cette peur de la concurrence des femmes plus jeunes qui hante l’épouse, ne sont guère mises en avant par rapport au reste. Tout au plus donnent-elles lieu à des séquences un peu plus intenses que les autres. Reste des images joliment contrastées qui auraient pu faire tendre Section des disparus vers le baroque, le charme simple de Nicole Maurey et un Maurice Ronet au jeu étonnamment passionné.

Le cambrioleur (Paul Wendkos, 1957)

Après avoir dérobé le collier d’une riche rombière, un cambrioleur voit sa jeune partenaire les quitter, lui et son gang.

Ce bref synopsis donne un aperçu de l’originalité de ce premier film de Paul Wendkos qui allait plus tard s’illustrer à la télévision. Plus qu’une intrigue savamment charpentée, ce sont les réactions des personnages qui font le récit écrit par David Goodis (ce fut son seul scénario). D’où le fait que Le cambrioleur s’éloigne parfois des « codes du genre ». L’inhabituelle relation paternalistico-sentimentale tissée entre le héros et la jeune fille a plus à voir avec certains mélodrames archaïques (tel l’excellent Laugh, clown, laugh avec Lon Chaney) qu’avec le polar. Dan Duryea et Jayne Mansfield trouvent ici des rôles qui sont restés parmi leurs meilleurs.

Le cambrioleur brille également par sa mise en scène pleine de trouvailles et d’expérimentations. Les cadrages inventifs et les raccords fulgurants, s’ils sont parfois de l’ordre du gadget, renouvellent sans cesse l’intérêt du spectateur. Il y a également un semblant de vernis qui ancre l’action socialement parlant. Les débardeurs des malfrats, l’ambiance moite, l’énervement suscité par le train qui passe à proximité du petit appartement donnent une réelle consistance au lieu et aux personnages qui y habitent. J’aimerais revenir sur cette excellente idée du train. Paul Wendkos met d’abord en exergue un détail réaliste qui donne une présence originale à son décor avant de sublimer ce détail via un travail expressionniste sur le son et l’image qui lui permet alors d’exprimer les passions des voleurs qui, après un casse éprouvant, subissent ce bruit à longueur de journée. C’est tout simplement brillant.

Le cambrioleur est donc un joyau de la série B comme on les aime. Les quelques raccourcis schématiques du scénario ne peuvent gâcher le plaisir ressenti devant une telle liberté et une telle inventivité déployées en 90 minutes chrono.

Nightfall (Jacques Tourneur, 1957)

Un brave homme est traqué par des truands qui l’accusent d’avoir volé leur magot.

Quoique se terminant dans la neige, Nightfall est un film noir tout ce qu’il y a de plus conventionnel. L’essentiel du mystère repose sur le passé du héros qui nous est progressivement révélé au cours d’un flashback morcelé. Lorsque ce procédé narratif est employé d’une façon aussi routinière (malgré des similitudes, Nightfall n’a rien à voir avec la magique Griffe du passé), son caractère profondément artificiel et même sa malhonnêteté sont évidents.
Je suis en effet d’accord avec Claude Sautet qui estime qu’un cinéaste doit fournir le plus rapidement possible les données d’une situation et qui ne croit qu’au suspense des évènements (cf Présence du cinéma n°12).  Ce genre de truc brise la continuité naturelle du récit pour instaurer un mystère purement factice basé sur de la bête rétention d’informations.

Heureusement, Aldo Ray et la jeune Anne Bancroft campent très bien leurs personnages archétypaux et la mise en images transcende l’intrigue de seconde zone. D’une part, le découpage est parfait. Il n’y a pas un plan en trop pouvant faire retomber l’attention. D’autre part, la lumière est superbe. Les plans urbains très sombres sont typiques des plus beaux films noirs tandis que l’éclatante blancheur des étendues enneigées du Midwest met Fargo à l’amende avec trente ans d’avance.

Sans être un chef d’œuvre, Nightfall est un bon film ne manquant pas de qualités propres à régaler les amateurs du genre.

Sans espoir de retour (Street of no return, Samuel Fuller, 1989)

Entre apparitions chez des bêtes de festival (Wenders, Gitaï), retour sur ses images tournées au camp de concentration de Falkenau ou encore réalisation d’un polar avec Véronique Jeannot et Victor Lanoux (Les voleurs de la nuit), la fin de carrière de Samuel Fuller fut assez folkorique. L’incertitude quant à l’intérêt du dernier film de l’auteur de Pickup on South Street était donc totale. Il se trouve que c’est une adaptation d’un roman post-apocalyptique de David Goodis coproduite par FR3. Matériau très vulgaire donc. Mais qu’importe puisque c’est dans des séries B que la grandeur de Fuller s’est manifestée. Son style outré peut pousser les conventions les plus éculées, les défauts de scripts les plus flagrants jusqu’à de sublimes paroxysmes. Fuller ne travaille pas contre le matériau, il ne cherche pas à le contourner mais il le prend à bras-le-corps.

Ici, l’histoire est particulièrement abracadabrantesque mais une fois le postulat invraisemblable accepté par le spectateur, ce dernier peut jouir des rebondissements toujours plus ahurissants. Détail essentiel: cette surenchère narrative ne se fait pas au détriment du personnage. On retrouve la même morale individualiste que dans le séminal Pickup on South Street, à savoir que c’est l’amour qui sauve de la pourriture ambiante. Il y a souvent un côté mélo dans les polars de Fuller, une abscence totale de cynisme vis-à-vis des personnages, une foi très pure dans leurs sentiments malgré -ou grâce à, c’est peut-être le secret de Fuller- l’exacerbation caricaturale des codes du genre.

La peinture de l’enfer urbain est encore plus exagérée que dans Les bas-fonds new-yorkais. L’esthétique générale est très ancrée dans l’époque du tournage, les années 80, avec des couleurs criardes  et des chansons sympa de Keith Carradine (l’acteur-chanteur joue une vedette de rock). Narration et découpage se moquent des transitions, on retrouve le style heurté et nerveux de Fuller. La violence est plus explicite que dans les années 50 mais elle reste filmée d’une façon percutante. La mise en scène est parfois approximative  (la poursuite sur le bateau) et elle ne suffit pas à faire de Sans espoir de retour un film aussi beau que les chefs d’oeuvre hollywoodiens du grand Sam mais le film est assez singulier pour mériter le coup d’oeil.