Encore (Once more) (Paul Vecchiali, 1987)

De son divorce à son décès du SIDA, les dix dernières années de la vie d’un homme.

Si un gay passe dans le coin, il pourra confirmer ou infirmer mais c’est à ma connaissance le premier film français tourné sur le SIDA. Sans faire la morale d’aucune façon que ce soit, Paul Vecchiali montre le parcours d’un homme qui se libère de toutes sortes de jougs sociaux pour finir par assumer pleinement ses désirs, quitte à s’y brûler (l’amour ça fait mal). Le fait est que cette libération se fait sans excès de violence contre son milieu initial. S’il y a des scènes franches et dures de dispute conjugale, le personnage principal reste finalement lié avec sa famille, sans cependant leur raconter d’histoires. Malgré l’actualité brûlante du sujet et grâce à la franche audace du traitement, aucun discours militant ne vient plomber le film. Encore (once more) n’a rien à voir avec quelque chose comme Jeanne et le garçon formidable. C’est à une célébration pleine et entière de la vie, avec toute la douleur qui en découle, que s’est livré Vecchiali.

Pour ce faire, il s’est astreint à  l’emploi d’un dispositif  très contraignant: à l’exception de la séquence finale, le film est découpé en neuf plan-séquences, chacun représentant une année. Cela donne au film une stylisation très théâtrale qui l’empêche de verser dans le naturalisme sociologique. Plusieurs chansons de Roland Vincent ponctuent le film (Ducastel et Martineau n’ont décidément rien inventé). Il faut bien le dire cependant: cet artifice délibéré n’est pas toujours facile à admettre pour le spectateur. Ainsi, les ruptures de ton ou encore la bizarrerie de plusieurs protagonistes secondaires paraissent parfois trop arbitraires pour être féconds. Il y a néanmoins des instants magnifiques de justesse et de pudeur, tel celui où le héros malade retrouve son ancienne femme au mariage de leur fille. Et, toujours, le regard à la fois droit et empathique de Vecchiali sur son personnage.

Les belles manières (Jean-Claude Guiguet, 1978)

Un jeune ouvrier entre au service d’une grande bourgeoise. De troubles rapports s’établissent.

Le sexe, les classes sociales, la mort. C’est la matière d’un mélodrame mais le style affecté et maniéré de Guiguet freine l’implication du spectateur. Une solennité du ton trop constante pour être honnête fait apparaître comme un exercice de style un peu vain ce qui aurait pu (du?) être un drame déchirant mâtiné d’une violente critique sociale. Les belles manières est une sorte de Violence et passion du pauvre.

La machine (Paul Vecchiali, 1977)

Un homme qui a tué une fillette est condamné à mort…

En racontant un fait divers inspiré de l’affaire Patrick Henry, Paul Vecchiali a pris à bras le corps un sujet de société alors brûlant d’actualité: la peine de mort. Bien qu’il y soit opposé, son film n’a rien à voir avec un mélo militant façon Yves Boisset ou Costa-Gavras. Il s’attache à restituer différents points de vue en consacrant une grande partie du film à de pseudo-reportages télévisuels où toutes sortes d’individus expriment leur point de vue sur l’affaire. Il en profite pour critiquer, en creux, le fonctionnement racoleur des mass media. Tout le monde s’exprime sur l’affaire sauf l’assassin qui reste muré dans un silence narquois. L’intelligence suprême du cinéaste est d’annuler tous ces discours au moment où l’assassin s’exprime enfin. C’est littéralement une apologie de la pédophilie, typique d’une certaine contre-culture des années 70. L’inanité de la parole de ceux qui osaient parler pour lui, aussi bien ses défenseurs que ses pourfendeurs,  apparaît alors puisque tous avaient soigneusement éludé son désir, tabou et irrécupérable. On pourra arguer que La machine est un film un peu trop théorique mais il contient des moments de cinéma extrêmement forts qui en quelques secondes en disent plus que tous les discours. Ainsi, malgré tous les films sur le sujet, jamais on n’avait vu comme dans la séquence finale la fourbe brutalité avec laquelle un condamné était conduit à l’échafaud en France.

Beaux temps mais orageux en fin de journée (Gérard Frot-Coutaz, 1986)

A Belleville, un couple de jeunes retraités reçoit leur fils avec sa nouvelle copine.

Cette petite merveille signée par le regretté Gérard Frot-Coutaz est la preuve qu’un cinéaste peut traiter d’angoisses métaphysiques graves sans être aussi plombant qu’Ingmar Bergman. Gorgé de savoureux effets comiques, ce film, qui respecte pour ainsi dire les unités de temps (une journée) et de lieu (l’appartement des deux retraités), est d’abord un joyau d’écriture. Entre l’épluchage des patates et la cocasse cuisson du poulet, les peurs existentielles refoulées sous les oripeaux du vernis social (alors que les invités sont la plus proche famille) ressurgissent très violemment. Cette alternance des tons n’est pas artifice de fabricant de spectacle mais bouleversante restitution de l’essence des personnages. En effet: quoi de plus tragicomique que la vieillesse?

Cela aurait pu se limiter à une mécanique théâtrale parfaitement huilée, c’est un film plein de vie et de mystère. C’est un film plein de vie grâce à la présence des immenses Claude Piéplu et Micheline Presle, grâce au naturel discrètement fantasque de leur jeu. C’est un film plein de vie grâce à la fantaisie contrôlée du style. Ainsi du chant collectif, pari du cinéaste osé mais tenu. C’est un film plein de mystère du fait des notations étranges introduites par le metteur en scène tel ces gestes de tendresse quasi-incestueuse entre le fils et sa mère, des instants où Frot-Coutaz se garde bien d’être bêtement explicatif (la mélancolie de la mère ne saurait être réduite à un unique traumatisme) mais reste toujours juste quant à l’évocation des états d’âme des personnages.  C’est enfin un film plein de mystère parce que l’environnement bellevillois des personnages ne sert pas uniquement à les situer socialement (excellente scène du poulet halal): des plans magnifiques sur le feuillage des arbres du parc soufflés par le vent insèrent dans la chronique de discrètes embardées cosmiques. Il y a ici un fantastique analogue à celui du Rayon vert.

Beau temps mais orageux en fin de journée est donc un film aussi grand qu’oublié. Dans la belle tradition des meilleurs auteurs Diagonale, l’empathie de Gérard Frot-Coutaz pour tous ses personnages en même temps que l’effacement de son ego au profit de son récit lui ont permis de réaliser un des films les justes qui soient sur son sujet. A savoir la folie ordinaire d’une jeune retraitée.

Le café des Jules (Paul Vecchiali, 1988)

Un samedi soir dans un bistrot de province, les plaisanteries des habitués dégénèrent gravement lorsqu’un étranger de passage s’avère être vendeur de sous-vêtements féminins.

Ce petit film d’une heure est une des plus terribles dissections de la méchanceté jamais vues sur un écran. Le génie de Jacques Nolot (qui a écrit le film) et Paul Vecchiali est d’avoir organisé une progression implacable vers le drame à partir de faits a priori banals. Ainsi, l’universalité de l’étude comportementale se nourrit du réalisme de l’environnement et de la psychologie des personnages. Au fur et à mesures des verres ingurgités, les jeux et les codes des piliers de bars révèlent la cruauté et la perversité qui les sous-tendent. On n’avait vu critique du machisme plus percutante depuis Thé et sympathie.

Et là où Le café des Jules s’avère aussi grand que le film de Minnelli, c’est que l’acuité de cette critique ne va pas sans un strict minimum d’empathie envers les personnages qui incarnent ces valeurs attaquées. Au détour d’un plan ou d’une réplique se révèlent les fêlures intimes d’un homme. C’est par exemple le « ha le con, il aurait pu me dire bonjour alors » lâché par le meneur du groupe au moment où il apprend, par hasard, que son fils est en ville. La méchanceté ne va pas sans aigreur ni ressentiment…La finesse de l’écriture et la richesse des relations entre les personnages sont telles que rien n’apparaît arbitraire ou vulgairement démonstratif.

Cette dialectique chère à Vecchiali, cette nécessaire dialectique qui empêche une lecture univoque du film et qui est fidèle à la complexité de la vie, on la retrouve également dans le découpage du cinéaste. Ainsi, la fameuse scène du viol est un modèle de responsabilité morale et d’intelligence cinématographique. Tout le contraire de la complaisance d’ado attardé d’un Gaspard Noé. Le plan où l’agresseur se surprend dans le miroir et se dégoûte est magnifique mais aurait viré à l’abject s’il n’avait été immédiatement suivi de celui, plus long, sur le visage de la victime meurtrie. Ici, avec ses choix judicieux entre ce qu’il faut montrer et ce qu’il ne faut pas montrer, Vecchiali rappelle que la grandeur d’un cinéaste est d’abord celle d’un homme.

Il est bien servi par des acteurs gorgés de vérité humaine: Nolot lui-même, pas plus ignoble que banal, ou encore Brigitte Rouan, victime superbe et pathétique de la connerie provinciale.

Précisons enfin que Vecchiali insuffle à cette étude de comportement aussi implacable que les meilleurs films de Fritz Lang des accents lyriques inattendus. J’en veux pour preuve le sublime plan-séquence final, constat tranquillement désespéré dont le pessimisme est cependant tempéré par le geste mystérieux d’un personnage secondaire. Le tout au son des cordes magnifiques, deleruesques, de Roland Vincent. Ces envolées un brin décalées ne sont pas pour rien dans la fascination durable imprimée par Le café des Jules, peut-être le chef d’oeuvre de son auteur et assurément un des films les plus importants de ces trente dernières années.

Rosa la rose, fille publique (Paul Vecchiali, 1985)

Une jeune prostituée est la reine de son quartier jusqu’au jour où elle tombe amoureuse…

Cette trame canonique montre l’ambition de Paul Vecchiali qui est celle de poursuivre la tradition du cinéma populiste des années 30. Pour une fois, c’est pleinement convaincant. Son appréhension du milieu n’a rien de réaliste. On est dans un univers de pacotille revendiqué comme tel avec  force stylisation des éclairages; on songe à du Fassbinder débarrassé des oripeaux politico-socioligico-brechtiens. Plusieurs personnages secondaires sont drôles et bien croqués. Les unités de lieu, de temps et d’action sont respectées.
Bref, Rosa la rose, fille publique est un film rigoureusement conventionnel. Néanmoins, parce qu’il dépasse les archétypes pour l’écriture des personnages, Vecchiali atteint à une certaine vérité des sentiments, une vérité qui elle n’a rien de conventionnelle mais qui est plutôt paradoxale. Par exemple, le souteneur n’est pas un salaud mais un quinquagénaire cinéphile qui épargne pour ses vieux jours. Bref, un film simple, vivant, beau.

Corps à coeur (Paul Vecchiali, 1978)

Un mécanicien trentenaire tombe fou amoureux d’une pharmacienne quinquagénaire qui se refuse à lui…

L’amour est inexpliqué, posé d’emblée. Il ne s’appuie sur aucun préalable narratif  (de ce point de vue, le retour chez l’ex-femme apparaît comme une inutile digression). Ce parti-pris l’empêche d’être réduit à de quelconques conventions psychologiques, cela lui donne un caractère d’absolu. Le risque est que le spectateur ne voit ici que l’arbitraire du créateur et non la vérité d’un sentiment, aussi exceptionnel soit ce sentiment. L’intérêt d’une progression narrative est justement de faire croire à l’exceptionnel en préparant la fameuse suspension d’incrédulité.

C’est d’autant plus difficile ici de croire à l’amour fou que le fade Nicolas Silberg peine à rendre la passion qui anime son personnage et que les envolées ne fonctionnent pas toujours du fait d’une mise en scène assez approximative (le délire devant les badauds de la pharmacie est plus saugrenu qu’autre chose). En effet, le choix de Paul Vecchiali d’ancrer une situation de mélodrame dans la grisaille banlieusarde pour faire « réalisme poétique »  (le film est dédié à Jean Grémillon) n’est guère probant. Il ne suffit pas de coiffer ses acteurs de casquettes pour réanimer la mythologie de Carné et Gabin. Il ne suffit pas de mettre la musique de Fauré à fond pour insuffler du lyrisme à des images ternes. Ceci étant, le film contient des idées de montage simples et judicieuses qui occasionnellement donnent de la profondeur émotionnelle à un personnage. Au final, l’amour s’exprime tout de même d’une façon plus littérale (beaux dialogues) que concrète. Il est plus théorique qu’incarné.

Cependant, Corps à coeur ne manque pas d’intérêt. C’est qu’il prend une toute autre dimension dans sa dernière demi-heure. Il se focalise alors sur le personnage d’Hélène Surgère. Et c’est très beau. Quand on y réfléchit deux secondes, son comportement n’est pas moins invraisemblable que celui du mécanicien mais il est poétiquement plus juste car Vecchiali assume enfin le caractère mélodramatique de son film; ce qui lui permet de se montrer aussi inventif et aussi juste que les auteurs de L’invraisemblable vérité.

Faubourg Saint-Martin (Jean-Claude Guiguet, 1985)

Dans un hôtel du faubourg Saint-Martin, les destins entremêlés de plusieurs femmes dont certaines se prostituent.

L’action se situe à Paris, elle pourrait tout aussi bien se situer à Ouarzazate. Détaché de tout contexte spatio-temporel précis, Faubourg Saint-Martin convoque les fantômes du cinéma français des années 30. Sans que l’ambition maniériste ne soit jamais manifeste, on se rappelle durant la projection ces films choraux d’avant-guerre tournés en studio dans lesquels personnages de prostituées et de jeunes filles n’étaient pas encore les infâmes clichés qu’ils sont devenus vers 1950. On se rappelle Derrière la façade, Hôtel du Nord…

Les dialogues ont ici une importance essentielle. Souvent théoriques, ce sont eux qui font avancer le récit et qui définissent les personnages. C’est la principale limite du film. En effet le drame, bien réel, manque de corps du fait d’une mise en scène très statique et peu incarnée. Les comédiens, honorables, n’ont pas la faconde d’un Jules Berry ou d’une Arletty (même si Ingrid Bourgoin, de loin l’actrice la plus truculente de la distribution, rappelle un peu cette dernière). Le ton est donc un peu monotone malgré les ruptures de ton adroitement ménagées par le scénario. On regrettera également la tendance de Jean-Claude Guiguet, typique des metteurs en scène Diagonale, à surappuyer les détails incongrus ou anticonformistes du film quitte à nuire à la vérité de l’ensemble (voir le traitement ridicule du personnage de l’homophobe).

Faubourg Saint-Martin est malgré tout un beau film sur sur les fêlures intimes et la façon dont on les supporte tout au long de la vie qui retrouve par endroits la beauté des chansons réalistes les plus mélancoliques (celle-ci par exemple).

En haut des marches (Paul Vecchiali, 1983)

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En 1963, une femme revient à Toulon qu’elle avait quitté à la Libération suite à l’assassinat de son mari pétainiste. Les souvenirs surgissent…

En haut des marches est un des travaux les plus personnels de Paul Vecchiali puisqu’il l’a réalisé en hommage à sa mère. A ce titre, les longues confessions en voix-off qui ouvrent et qui ferment l’oeuvre sont magnifiques. Ce film est une interrogation sur les différentes mémoires, sur la façon dont la perception des évènements historiques diffère selon qu’on y était plongé ou qu’on les analyse a posteriori sans les avoir vécus. L’évidente affection que l’auteur éprouve pour l’héroïne ne l’empêche pas de présenter les contrechamps avec une honnêteté intellectuelle rare dans le cinéma français. Je pense notamment aux dialogues avec la nièce avocate. Le film est dialectique jusqu’au bout des ongles, rien n’est simpliste, Vecchiali se refuse à juger qui que ce soit. Ainsi, après un discours de Pétain, on entend toujours un discours de De Gaulle.

La structure chaotique qui entremêle flashbacks et flashforwards au service d’un sujet théorique lié à la mémoire et à l’histoire fait penser à du Resnais. Heureusement, la mise en scène de En haut des marches n’a rien à voir avec celle d’un film comme La guerre est finie. Le film de Vecchiali n’est en effet ni guindé ni esthétisant. L’opérateur a capté différentes nuances de la lumière toulonnaise, faisant exister le lieu de l’action. La magnifique Danielle Darrieux incarne pleinement une oeuvre dont elle est la raison d’être. Les audaces narratives rendent le film parfois confus mais une chose est certaine, une chose irradie l’écran: l’amour de Vecchiali pour son personnage. C’est ce qui le différencie du petit malin puritain qu’est Jean-Luc Godard.