Un ciel radieux (Nicolas Boukhrief, 2017)

Après un accident de voiture du à la pression professionnelle, un père de famille se réincarne dans la peau du jeune motard qu’il a percuté.

Nicolas Boukhrief s’est très bien tiré de l’adaptation du manga à dormir debout de Taniguchi. Le montage lui permet de juxtaposer les deux vies et de les assimiler à deux niveaux de conscience sans la lourdeur verbale de la bande dessinée (la voix-off est heureusement très peu présente). La souplesse de son découpage fluidifie le récit alambiqué. Peut-être eût-il pu se passer de faire figurer les deux personnages en même temps dans quelques scènes qui, de ce fait, gardent un parfum d’incongru…

Moins redondant dans sa narration, le cinéaste français se montre plus rentre-dedans -mais aussi plus simpliste- que le dessinateur japonais dans son traitement du conflit entre le salarié décédé et son employeur. Les parcs dans leurs couleurs automnales et les plages du nord de la France fournissent un écrin apaisant à la tragédie fantastique. Toutefois, l’épure des cadres et la fréquente distance de la caméra par rapport aux acteurs n’empêchent pas l’émotion d’affluer progressivement jusqu’à un dernier plan de l’ordre du génie pur. Conjuguant grandeur, élégance et tendresse pour évoquer une puissance spirituelle, Boukhrief se montre alors encore plus fort que Jacques Tourneur dans la séquence de résurrection de Stars in my crown.

Made in France (Nicolas Boukhrief, 2016)

Un groupe d’islamistes prépare un attentat à Paris…

Tourné avant les attentats de janvier 2015, le dernier film de Nicolas Boukhrief a été victime de ses qualités prémonitoires et a vu sa sortie en salles plusieurs fois annulée avant d’être proposé en vidéo à la demande. C’est d’autant plus regrettable que ses modestes ambitions n’auraient pas dû appeler une telle médiatisation: au contraire d’un Philippe Faucon, l’auteur du Convoyeur ne délivre pas une thèse sur la radicalisation mais exploite l’actualité la plus brûlante pour revitaliser des archétypes du polar qui lui sont familiers; en premier lieu, la figure de l’infiltré.

De par la modicité de son budget, ses raccourcis narratifs et la convention de plusieurs situations, Made in France s’apparente à la série B. Mais dans ce cadre restreint, c’est une réussite. D’un bout à l’autre de son film, le cinéaste maintient la tension grâce à ses qualités formelles. Il y a d’abord un certain génie de l’ellipse, une confiance accordée à l’intelligence du spectateur qui permet au conteur de garder un temps d’avance, un sens de l’épure qui rejette totalement le superflu. Cette réduction du contexte, notamment le réseau islamiste, à une abstraction pourrait être préjudiciable à la justesse du drame si elle ne s’avérait justifiée par un dénouement aussi malin que révélateur de la modestie de Boukhrief. Ensuite, la fluidité du découpage -lenteur des mouvements de caméra et maîtrise du Cinémascope à la John Carpenter- et les rythmes syncopés de Rob immergent le spectateur dans la spirale infernale des protagonistes.

Ces protagonistes, l’auteur les voit comme de dangereux pieds-nickelés, vision depuis tristement corroborée par la réalité. Ainsi, en montrant des paumés qui sont humiliés par les caïds du quartier, qui glandent devant le foot, qui ont du mal à se séparer de leur poster de Scarface ou qui dissertent de la bonne conformité des pratiques sexuelles alors qu’ils « ne sont même pas maqués », Boukhrief réussit l’exercice extrêmement périlleux de redonner leur humanité aux terroristes (et par là même réussit en tant que dramaturge à proposer une identification au spectateur) sans pour autant faire preuve de la moindre complaisance à leur égard. Morale classique d’un cinéaste à la Anthony Mann ou à la Samuel Fuller qui traite modestement mais franchement son sujet. Il retrouve aussi ce qui faisait la secrète noblesse du Convoyeur, à savoir l’expression, à travers un pur film de genre, du vide existentiel désespérant d’un certain lumpenprolétariat banlieusard.