L’île au trésor (Guillaume Brac, 2018)

Un été à la base de loisirs de Cergy.

Avec ce documentaire où le montage insuffle un maximum de fiction, l’auteur de Un monde sans femmes confirme son talent pour saisir la beauté de la Nature -fût-elle domestiquée comme ici- et la sympathique fraîcheur des jeunes gens en vacances. Grâce à l’appréhension de la lumière vespérale, au sens du cadre et au désarmant naturel des protagonistes, plusieurs séquences touchent même à une certaine grâce. Je ne peux m’empêcher d’en citer deux: celle où Brac retrouve la splendeur primitive du Tabou de Flaherty et Murnau et la dernière, une des plus touchantes évocations de la solidarité fraternelle et enfantine. Entre la drôlerie, l’empathie et la justesse, Brac maintient un équilibre de funambule et, au débotté d’un geste inattendu ou d’une réplique incongrue, cueille son spectateur en lui rappelant les jeux de son enfance et la folie de sa jeunesse (L’île au trésor est le film définitif sur les sauts dans l’eau). C’est très fort.

Ce qui manque à L’île au trésor pour convaincre pleinement, c’est l’esprit de synthèse qui donnerait un sens commun à ces scénettes plus ou moins évocatrices. Le propos libertaire reste à l’état de critiquable sous-entendu tandis que les apartés ouvertement politiques (discours du Guinéen et de l’Afghan) apparaissent mal intégrés à la trame d’ensemble, ressemblent à des justifications de l’auteur visant à montrer combien il est ouvert sur le monde et concerné par les grands maux de son temps.

Toutefois, que cette menue réserve ne vous empêche pas de vous précipiter en salle pendant qu’il en est encore temps!

 

Paris 1900 (Nicole Védrès, 1947)

Montage de films de la Belle époque commenté par Claude Dauphin.

Essai filmique qui mélange allègrement les bandes d’actualité aux fictions du début du siècle. Le caractère ontologique du cinématographe en prend un coup mais cela n’empêche pas que l’on n’aie l’impression de voir une époque ressusciter. C’est dû à la variété des thèmes abordés, à la finesse du montage et à la sautillante qualité du commentaire. Très rive gauche dans son esprit, ce film admirable et précurseur a grandement influencé Chris Marker et Alain Resnais (qui fut l’assistant de Nicolas Védrès).

Pandore (Virgil Vernier & Ilan Klipper, 2010)

Un videur sélectionne les gens à l’entrée d’une boîte de nuit parisienne.

On ne voit que ça pendant toute la durée du film, à savoir une trentaine de minute. Le montage serré évite de s’ennuyer en renouvelant régulièrement les confrontations à l’écran. C’est parfois amusant et révélateur des petites bassesses humaines, tant du côté des fêtards vaniteux, saouls et probablement menteurs que de celui du videur qui, à sa façon savoureusement décomplexée, vérifie la théorie de Montesquieu: « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ».

Continental circus (Jérôme Laperrousaz,1972)

Pendant le championnat du monde de moto 1969, le coureur privé Jack Finlay tente de décrocher une victoire face au coureur d’usine Giacomo Agostini qui gagne tous les grands prix.

Une fois n’est pas coutume, le terme « culte » n’est pas galvaudé pour ce documentaire vénéré tant par la communauté des motards que par une certaine frange de la cinéphilie (je gage qu’une Lucile Chaufour l’a vu et aimé). Formé à l’école de André Harris et Alain de Sédouy -la même que Marcel Ophuls- le très jeune Jérôme Laperrousaz (21 ans au moment du tournage) sait faire ressortir rapports de force économiques et mythes éternels en filmant les courses de moto et ce qui se passe entre ces courses.

L’opposition entre coureurs d’usine -employés d’un constructeur- et coureurs privés -passionnés tentant de joindre les deux bouts avec les primes de départ- illustre parfaitement ce qu’il faut bien appeler une lutte des classes. Cette lutte des classes est cruelle comme le montrent, bêtement et implacablement, le déterminisme de l’argent sur les résultats de la compétition et le prix que payent les coureurs privés pour pouvoir concourir: motos de rechange, risques accrus, accidents, blessures, mort qui rôde. De l’introduction où un coureur privé est interviewé peu de temps avant son fatal accident à la scène de départ où une gerbe de fleurs remplace le concurrent décédé à la précédente course, cette présence de la mort est perpétuelle dans Continental circus mais ce sont les inquiétudes de la femme de Jack Finlay que en sont l’incarnation la plus touchante.

Captant le serrement de ses doigts lorsque Finlay n’est pas apparu depuis deux tours ou la filmant entrain d’aider son homme brisé à enfiler ses chaussettes, le réalisateur confère à cette amoureuse résignée une dignité d’héroïne fordienne. C’est d’ailleurs au moment où il évoque pour la première fois ses angoisses que j’ai trouvé le montage de Laperrousaz le plus finement évocateur. D’une façon générale, son invention, couplée à son sens du détail conjugal, supplée son manque de métier qui est sans doute le responsable des quelques baisses de rythme du film.

En étant l’un des premiers à embarquer une caméra sur une moto de grand prix, il offre des plans, dont certains très beaux grâce aux reflets du soleil sur la bulle, qui, mieux que la kitsch bande-son de Gong, permettent de comprendre la passion aux limites de l’addiction du pilote de course. Si l’estampille « cinéma rock&roll » a un quelconque sens, il serait plus judicieux de l’appliquer à Continental circus qu’à Snatch.