Les fruits de l’été (Raymond Bernard, 1955)

Pour ne pas entraver la carrière de son haut-fonctionnaire de mari dont elle est séparée depuis 10 ans, une mère laxiste entreprend de recadrer sa fille de 18 ans, complètement débauchée.

Derrière ses allures, racoleuses et moralisatrices, de « film français des années 50 sur les jeunes filles », Les fruits de l’été s’avère un vrai bon film grâce à l’équilibre entre les tons que parvient à maintenir Raymond Bernard: la loufoquerie de Jeanne Fusier-Gir et le ludisme lubitschien du passage en Allemagne n’entravent pas la prise au sérieux d’un récit tordu et soigné qui fait son miel de la vanité masculine comme de la rouerie féminine. Edwige Feuillère est d’une classe resplendissante.

Le clair de terre (Guy Gilles, 1970)

Un jeune pied-noir parisien voyage en Tunisie, sur la terre quittée par ses parents…

Dans la première partie, le jeu sur la voix-off, la musique et le montage des prises de vue parisiennes entretient une doucereuse nostalgie liée aux sentiments du giton héros du film. Il y a aussi Annie Girardot qui parvient à insuffler une réelle densité émotionnelle aux quelques scènes où elle apparaît. Cependant, l’affectation du ton (à part dans la scène avec Marthe Villalonga) et l’inconsistance du récit finissent par lasser; l’événement dramatique de la fin apparaissant comme une facilité de dernière minute pour relancer ce dernier.

J’étais une aventurière (Raymond Bernard, 1938)

Une aventurière qui vole de riches messieurs tombe amoureuse d’une de ses proies…

J’étais une aventurière est sans doute le film français le plus lubitschien qui n’ait jamais été tourné. Tout le début où l’on voit le trio d’escrocs voler la haute-société grâce à des plans plus sophistiqués les uns que les autres est comme une sorte de Haute-pègre revu par un scénariste -Jacques Companeez- découvrant le principe des séries américaines avec trente ans d’avance. Il y a en effet du Mission:impossible dans cette écriture qui mise sur la surprise créée par l’intelligence diabolique de professionnels de la manipulation mondaine pour faire jubiler le spectateur. Comme dans une série, plusieurs variations autour de ce thème sont présentées et à chaque fois, la virtuosité des personnages/auteurs est telle que le spectateur s’y laisse prendre.

Cette fascinante mécanique dérape à partir du moment où des sentiments naissent chez l’héroïne. Ce décisif basculement vers l’irrationnel (ses compères ne comprennent évidemment pas leur collègue) est rendu sensible par le talent du cinéaste qui ose et réussit une séquence d’un lyrisme juste et grandiose. Grâce à leur inventivité, à la justesse de leur ton et à leur inébranlable respect des situations et des personnages (à l’exception du dernier plan un brin démagogique), Jacques Companeez, Raymond Bernard et les acteurs -tous parfaits- ont su donner du corps aux diverses conventions narratives qui régissent leur ouvrage. Léger et brillant, J’étais une aventurière est ainsi un parfait exemple de la belle santé du cinéma français d’avant-guerre.

En cas de malheur (Claude Autant-Lara, 1957)

Un riche et mûr avocat marié s’amourache d’une jeune voleuse qu’il a défendu.

En cas de malheur est un drame tiré de Simenon assez nuancé et rigoureux dans son écriture pour susciter l’intérêt tout au long de sa projection mais il souffre d’un problème majeur:  la mise systématiquement impeccable de Jean Gabin (raie, cravate) y compris après une nuit d’amour fait qu’on ne croit guère à la passion censée animer son personnage.  On croit à Gabin paternaliste mais on ne croit pas à Gabin amoureux. Quelque chose cloche dans le film de ce côté-là. Est-ce dû à l’autorité de la star, notoirement pudique, refusant d’être décoiffée? Je ne pense pas. Après tout, Jacques Becker avait réussi à le montrer en pyjama quatre ans auparavant dans Touchez pas au grisbi, lui offrant par là même un de ses plus beaux rôles, un rôle chargé d’humanité.

C’est plutôt dû à un certain académisme du traitement, à l’absence d’une compréhension profonde du sujet par le metteur en scène qui encore une fois se plait à choquer le bourgeois au mépris de ses personnages (voir le plan dégueulasse sur le visage ensanglanté de Bardot). L’essentiel de ce film d’amour se déroule via des dialogues, certes impeccablement filmés, dans des appartements. Ces dialogues, signés Bost et Aurenche, tombent parfois dans le mot d’auteur, remettant en cause la vraisemblance de la situation. Brigitte Bardot est, elle, parfaite. Sa fausseté est celle de son personnage mais ne dissimule pas sa vulnérabilité.

Sans lendemain (Max Ophuls, 1939)

Une entraîneuse qui élève seule son fils retrouve son amoureux de jeunesse qui appartient à la haute-société.

Basé sur des flashbacks qui confèrent un passé complètement ahurissant à l’héroïne, le scénario est particulièrement mauvais. Il est plein de facilités mélodramatiques. C’est dommage parce que l’esprit de l’histoire racontée est assez ophulsien ainsi qu’en témoignent les thématiques de nostalgie, de croyance en l’éphémère ou d’illusion de la pureté qui affleurent ici ou là…Peut-être aurait-il fallu que Max Ophuls prenne davantage de distance vis-à-vis de son matériau en même temps que des croyances désuètes qui poussent l’entraîneuse dans l’abîme. Edwige Feuillère livre une composition mélodramatique et jusqu’au-boutiste tout à fait dans le ton du film mais Georges Rigaud est assez terne. Ajoutons que les dialogues sont chargés de pseudo-poésie à deux balles, comme c’était la mode en ce temps-là. En l’état, Sans lendemain est un mélo à peine sauvé de la médiocrité par une jolie quoique parfois trop précieuse lumière d’Eugène Shuftan, une belle séquence enneigée qui rappelle Liebelei et une fin superbe.

De Mayerling à Sarajevo (Max Ophuls, 1940)

Vingt ans après la tragédie de Mayerling, l’histoire d’amour contrariée par le protocole entre l’héritier du trône de l’empire austro-hongrois et une princesse tchèque.

L’intelligence du point de vue historique suffit à distinguer ce film du ringard Mayerling de Litvak. La romance est finement mêlée à la marche de l’Histoire. On nous présente une jeunesse amoureuse en lutte contre l’ordre établi. L’inanité du vieux monde qui va sombrer avec la première guerre mondiale sur laquelle s’achève le film est perceptible. Il est évident que François-Ferdinand et Sophie, bien que condamnés, représentent l’avenir. On regrettera que la mise en scène d’Ophuls soit inhabituellement académique.

Le découpage est plan-plan, on ne retrouve plus les fameuses arabesques du cinéaste et l’amour entre les deux héros n’est guère rendu sensible. C’est probablement la faute d’un tournage perturbé par l’entrée en guerre de 1939. Quand il faut gérer les permissions d’une équipe mobilisée, il est sans doute moins évident de gérer les travellings. Heureusement, les comédiens sont bons. Notre grande actrice de composition Edwige Feuillère est égale à elle-même tandis que John Lodge est une bonne surprise. Bref, sans être dénué de qualités, De Mayerling à Sarajevo est un semi-échec bien excusable compte tenu de son contexte de production.