La confession (Nicolas Boukhrief, 2017)

Sous l’Occupation dans un village français, une postière communiste provoque le nouveau prêtre, jeune et séduisant.

En adaptant Léon Morin prêtre, le roman de Béatrix Beck, Nicolas Boukhrief confirme que son talent ne se limite à la confection de polars. Son tact, matérialisé notamment par son sens de l’allusion et par la finesse dialectique du montage, est immense et confère une grande justesse à sa représentation des Françaises soumises à l’Occupation allemande.

Les dialogues entre le prêtre et la communiste sont toujours aussi forts mais  je ne me souviens pas que l’arrière-plan avait une telle présence dans le film de Jean-Pierre Melville. Cela rend la conversion de l’héroïne encore plus complexe et intéressante car la corrèle à son combat résistant. En effet, c’est une excellente idée que sa crise mystique soit provoquée par une messe en hommage à des otages fusillés. A ce moment, la communauté nationale se fond complètement dans l’église (dans les rues du village, il n’y a plus que les soldats allemands) et son bouleversement intime est causé autant par la liturgie catholique et le charisme du prêtre que par le drame collectif. Quant aux interprètes, la barbe va bien à Romain Duris et Marine Vacth est une révélation.

On pourra regretter l’inutilité et la fausseté de la structure en flash-backs (puisque le point de vue des séquences dans le passé n’est pas toujours celui de l’héroïne) et noter une baisse de rythme vers le milieu du film mais il n’en reste pas moins que la condescendance des critiques est déplacée: la beauté un brin affectée de la photographie n’empêche pas que la mise en scène de Boukhrief, axée autour d’une caméra très souple et évitant le champ-contrechamp malgré l’importance du dialogue, soit infiniment plus vibrante et attentive que celle de James Gray dans son dernier film, aussi encensé qu’amidonné.

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Le défroqué (Léo Joannon, 1954)

Dans un camp de prisonniers en Allemagne, l’ami d’un prêtre défroqué se voit naître une vocation au moment du décès de l’aumônier.

Cabotinage halluciné de Pierre Fresnay, dramatisation pas toujours judicieuse, épaisseur du trait…Le défroqué est un film excessif dans ses effets qu’il serait facile de condamner au nom du bon goût classique. Mais cet excès est aussi la marque de la liberté et de la sincérité jusqu’au-boutiste d’un auteur, Léo Joannon, dont le film atteint une certaine grandeur si ce n’est une grandeur certaine. Voir la fin grand-guignol qui pousse la logique dialectique jusqu’à un sublime paroxysme.

Stars in my crown (Jacques Tourneur, 1950)

Un homme se souvient de son enfance dans une petite ville du Sud des Etats-Unis après la guerre de Sécession. Un nouveau pasteur y faisait face à la typhoïde et au Ku Klux Klan…

Stars in my crown s’inscrit dans le genre americana, le courant nostalgique et idéaliste du cinéma hollywoodien qui se plaisait à recréer l’Amérique provinciale du tournant du XXème siècle. Henry King y a excellé. Jacques Tourneur, a priori, en semblait fort éloigné. Pourtant, le réalisateur français de La féline signe ici un de ses chefs d’œuvre et ce qui restera comme son film préféré. D’abord, il se conforme brillamment aux contraintes du genre en livrant une série de jolies vignettes pastorales et sentimentales. Je pense par exemple à cette séquence digne de Mark Twain où deux enfants vagabondent sous les frondaisons dans une charrette de foin…On notera cependant que la mise en scène de Stars in my crown n’échappe pas complètement à l’académisme aseptisant du studio qui le produit: la MGM. Ainsi, en dehors de quelques moments forts sur lesquels nous reviendrons, la photographie déçoit par sa platitude.

Au fil de la chronique villageoise, le véritable sujet du film apparaît. Il s’agit ni plus ni moins que de montrer la présence de Dieu parmi les hommes. C’est pour le moins ambitieux. A l’opposé d’une bondieuserie lénifiante, Stars in my crown montre son héros pasteur vaciller, douter de sa foi face à des turpitudes d’une dureté inouïe (morts d’enfants, lynchages racistes). Le dieu chrétien se manifeste d’abord dans le coeur des hommes et il s’agira donc pour le pasteur de révéler ce qui reste de bonté chez les plus haineux d’entre eux: les membres du Ku Klux Klan. On notera d’ailleurs que, tout en célébrant la vie dans un patelin sudiste du XIXème siècle, Tourneur n’élude pas le contexte politique inhérent, les forces obscures tapies au sein de la communauté apparemment chaleureuse et bienveillante. Ce combat entre le mal et la foi en Dieu (donc en l’homme) culmine dans une séquence bouleversante de simplicité humaniste. On songe alors à un John Ford qui aurait retrouvé une sorte de pureté archaïque.

Dans le même ordre d’idée (Dieu existe…finalement), Stars in my crown est également un des très rares films non-fantastiques à oser représenter une résurrection. Faire admettre un tel miracle est toujours un défi pour le metteur en scène mais alors quelle émotion si le pari est remporté, si le spectateur voit son incrédulité vaincue! Ici, c’est le cas. Un découpage dont la simplicité n’a d’égal que la précision, une musique graduée, une parfaite exploitation dramatique des accessoires à sa disposition (rideaux…) et surtout le lumineux visage de son interprète féminine font de ce moment un des clous de l’œuvre de Jacques Tourneur, une magnifique synthèse de son génie de l’évocation des puissances surnaturelles.

A l’instar du Garçon aux cheveux verts ou de Qu’elle était verte ma vallée, Stars in my crown est un de ces joyaux qui ne pouvaient être produits qu’au sein de l’industrie hollywoodienne mais qui, en seulement une heure et demi, font montre d’une originalité profonde et d’une ambition folle. Un film sublime.

Monsieur Vincent (Maurice Cloche, 1947)

Hagiographie (c’est le cas de le dire) de Saint-Vincent de Paul.

Il n’y a qu’à  comparer ce film aux Cloches de Sainte-Marie, merveille de Leo McCarey sortie deux ans auparavant, pour se rendre compte de l’abîme esthétique qui sépare la bondieuserie française de la bondieuserie américaine. La différence essentielle entre les deux films réside dans la hauteur à laquelle se place l’auteur pour s’adresser au spectateur. Le film de McCarey était une chronique sociale révélant la beauté et l’harmonie du monde à travers l’oeuvre quotidienne d’un prêtre musicien. Le cinéaste n’assénait rien, il montrait. Au contraire, Cloche et ses commanditaires se vautrent allègrement dans le pire des prêchi-prêcha. Certes, il s’agit d’une hagiographie donc de raconter la vie d’un saint mais Rossellini a montré que l’on pouvait s’atteler à cette noble tâche sans pour autant faire la morale au spectateur tout le long du film. Maurice Cloche, lui, ne se pose aucune question sur la sainteté. Vincent de Paul n’est là que pour personnifier le Bien et sermonner. Sermon au seigneur, sermon à Richelieu, sermon aux nonnes…son film est un sermon permanent!

Seul contre tous, Vincent ne doute jamais et le film est toujours de son côté. Il n’y aucune sorte d’échange, aucun embryon de dialectique, on est donc dans la plus pure des nullités dramaturgiques. Quel intérêt de faire durer cela deux heures si ce n’est qu’à l’issue de la projection, le bourgeois se dise « ha! le Bien, c’est bien. »? C’est que « bourgeois », Monsieur Vincent l’est évidemment jusqu’au bout des ongles. Le film est d’abord une reconstitution historique bardée de tout le folklore académique du cinéma de papa: distribution estampillée « Comédie française », décors de studio luxueux, dialogues de Jean Anouilh, joliesse des éclairages, performance (plus qu’interprétation) de Pierre Fresnay dans le rôle-titre. Ces apparats du prestige ne masquent pas longtemps la profonde nullité d’une mise en scène poussiéreuse. Même le gros plan récurrent sur le visage mal rasé d’un Pierre Fresnay au regard perdu qui vient rompre la monotonie du découpage apparaît rapidement comme un procédé mélodramatisant qui, employé d’une façon systématique, est tout à fait caractéristique d’un style complètement verrouillé et dénué d’inspiration.

Le prédicateur (The apostle, Robert Duvall, 1997)

L’itinéraire d’un prêcheur extraordinairement charismatique dans le Sud des Etats-Unis, tiraillé entre ses pulsions violentes et sa foi sincère.

Un des films les plus singuliers des années 90. C’est d’abord le portrait d’un personnage complexe chez lequel roublardise et ferveur religieuse sont mêlées si intimement qu’on ne peut séparer le bien du mal de sa personnalité. Le prêcheur de Duvall est un être de chair, de sang et de foi et il n’apparaît jamais asservi aux nécessités du  récit ni a fortiori d’un quelconque discours.  Ainsi le christianisme évangéliste est montré sans théorie de l’auteur préexistante au film. Grâce à cette pureté du regard, Robert Duvall va encore plus loin que Richard Brooks dans  Elmer Gantry lorsqu’il s’agit de saisir les contradictions et l’importance sociale fondamentale de la religion à l’américaine.

Difficile de percer le secret d’un film au charme aussi subtil mais on peut dégager une caractéristique du style de Robert Duvall qui contribue à expliquer la fascination créée: la narration quasi-imperceptible qui avance par méandres, épousant les pérégrinations du prêcheur sans nuire à l’unité de l’oeuvre et sans la tranformer en vulgaire road-movie. Il y a là une souveraine liberté dramatique comparable à celle de Renoir. Les évènements se déroulent d’une façon naturelle.  Duvall laisse le temps aux séquences. Il faut voir par exemple la formidable scène où un redneck est converti alors qu’il avait l’intention de détruire l’église. L’incertitude quant à l’évolution des évènements est totale, aussi bien pour le spectateur que pour les paroissiens. Les génies de Duvall metteur en scène et de Duvall acteur coïncident alors.

Il n’y a donc pas de discours, Robert Duvall se contente de montrer les choses. Ce qui rend son film si précieux, c’est qu’il les montre avec amour. Même quand ils sont faibles, l’amour des gens rayonne à chaque plan, un amour qui n’a rien à voir avec la démagogie ou le sentimentalisme. Personne depuis Michael Cimino n’avait aussi bien filmé les habitants de l’Amérique profonde. Personne ne les avait filmés avec un tel respect, une telle empathie. Et encore: l’absence de dimension symbolique sur l’Amérique rend les personnages du Prédicateur encore  plus proches du spectateur que ceux de Voyage au bout de l’enfer. Une empathie qui vient peut-être du fait que Duvall a porté son sujet pendant 13 ans avant de se décider à le financer et le réaliser lui-même.

Le prédicateur est une plongée au coeur de l’Amérique profonde sans pittoresque ni prétention sociologique mais débordant de foi, d’humilité et de maîtrise tranquille du cinéma, tous attributs qui en font un des plus beaux films américains de ces vingt dernières années.

La fiancée de l’évêque (Nanni Loy, Luigi Magni et Luigi Comencini, 1976)

Un film à sketches comme il s’en tournait beaucoup lors de l’âge d’or de la comédie italienne.

Le premier segment est clairement le moins bon, il s’appuie sur une et une seule idée farfelue sans que celle-ci ne donne lieu à des ramifications narratives intéressantes. C’est une farce vulgaire aux ressorts comiques très grossiers.

Le deuxième, signé par un grand méconnu du genre, Luigi Magni, est nettement plus charmant. Il met en scène Nino Manfredi qui accueille une jeune Suédoise amie de la famille pendant que son épouse et sa fille sont parties en week-end. On a droit à tous les clichés de l’époque sur la Suédoise tellement libérée qu’elle se ballade nue dans la maison d’un type qu’elle n’a pas vu depuis dix ans. C’est croustillant, Manfredi est excellent en père de famille dépassé qui se remet en question, et plusieurs dialogues entre lui et sa fille font mouche même si, là encore, les ficelles du scénario ne s’embarrassent guère de nuance et de subtilité. C’est peut-être dû aux exigences du format court.

Le dernier film, réalisé par Comencini, est le meilleur. L’argument de base est simplissime; un  prêtre joué par Alberto Sordi est coincé dans un ascenseur avec Stefania Sandrelli un jour de canicule. Situation incongrue qui permet toutes sortes de gags, parfois un peu faciles, mais toujours efficaces. Ce qui distingue clairement ce dernier segment des deux autres sketches, c’est que quelque chose de profondément réjouissant se dégage de sa fin à tiroirs. Le film s’avère en définitive une exaltation des plaisirs de la chair mais aussi du plaisir intellectuel de jouer avec la morale pour l’adapter à notre situation. Il y a quelque chose qui tient de Diderot dans ce qui pourrait être un des épisodes de Jacques le fataliste. Ce n’est pas un mince compliment.