Pièges (Robert Siodmak, 1939)

Une taxi-girl est employée par la police pour enquêter sur des disparitions de jeunes filles…

Film emblématique de la liberté du cinéma français des années 30, Pièges se fait tour à tour polar, comédie sentimentale, musical et film à sketches façon Carnet de bal. Toutefois, il ne manque jamais d’unité, cette variation des registres étant profondément justifiée par les pérégrinations de l’enquêteuse. De concert symphonique en concours culinaire de province en passant par une soirée dans un château identique à celui de La règle du jeu, c’est un plaisir que de se faire balader par le récit d’autant que les personnages secondaires ont une belle densité humaine et ne semblent jamais asservis à l’intrigue: au contraire, leur psychologie en perpétuelle évolution nourrit celle-ci. Cela peut donner lieu à des scènes magnifiques tel celle entre le majordome-maquereau joué par Jacques Varennes et son épouse. Jouant avec son image, Maurice Chevalier est excellent.

Si le découpage de Robert Siodmak est moins inspiré qu’il ne l’a été, le montage au cordeau maintient la vivacité du rythme. Petit à petit, le foisonnement narratif fait place à un pur film à suspense n’ayant rien à envier aux films américains de l’auteur. Même: les références à la psychanalyse sont mieux intégrées que dans nombres de classiques hollywoodiens de la décennie suivante. Au peu fourni rayon des regrets, signalons une fin qui évacue trop facilement la noirceur sous-tendue précédemment.

Menaces (Edmond T. Gréville, 1939)

Entre les accords de Munich et la libération de Paris, la vie dans un hôtel parisien accueillant divers étrangers…

En vérité, la grande majorité du récit se déroule avant la guerre: Edmond T.Gréville a tourné une fin supplémentaire en 1944 pour la nouvelle ressortie de Menaces qui avait été interdit par les autorités d’occupation. C’est en effet un des très rares films français des années 30 à faire explicitement référence au contexte international d’avant la seconde guerre mondiale. En se focalisant sur un groupe de réfugiés dans un hôtel, il s’insère dans la tendance « chorale » du cinéma de l’époque (tel que pratiquée par Yves Mirande ou Jean Renoir) tout en faisant de ce contexte international son sujet profond. Après un début un peu laborieux (la grande Mireille Balin n’est pas crédible en soubrette), les différentes intrigues sont unifiées par le pessimisme délétère de l’auteur qui prend clairement parti contre les forces de renoncement. Une sombre grandeur, alimentée par de multiples trouvailles imaginatives, finit par transcender le huis-clos étouffant. En frottant les conventions de son temps (cinéma choral et réalisme poétique) à un réalisme brûlant, Edmond T.Gréville a donc réalisé un film à la beauté inédite.

Gibraltar (Fedor Ozep, 1938)

A Gibraltar, un officier anglais criblé de dettes est séduit par une espionne…

Pas loin d’être nul. La convention du scénario et le cosmopolitisme factice du projet ne sont même pas compensés par une quelconque allégresse du style. Ce à quoi on aurait pu légitimement s’attendre de la part du metteur en scène raffiné de La dame de pique et des Frères Karamazov.

The heart of humanity (Allen Holubar, 1918)

Un couple canadien récemment marié est séparé lorsque le jeune homme est appelé en France pour participer à la Première guerre mondiale.

Une scène à retenir: celle où l’officier prussien joué par Erich Von Stroheim balance un bébé par la fenêtre parce que ses cris l’empêchaient de violer tranquillement une infirmière. Elle a beaucoup fait pour la réputation de « l’homme que vous aimerez haïr ». Le reste, c’est plus de deux heures de platitude conventionnelle dégoulinante de mièvrerie et de démagogie et, tare suprême, extrêmement redondante (la fin est du même tonneau que celle du Retour du roi). Le principal mérite de Heart of humanity est de se rendre compte, par contraste, du génie d’un Griffith puisque le canevas de ce navet est très similaire à celui de Coeurs du monde.

Coeurs du monde (David W. Griffith, 1918)

Dans un village français, la première guerre mondiale sépare un couple récemment marié.

Il a beau avoir obtenu une autorisation exceptionnelle pour filmer les combats en France, il a beau représenter la violence avec une crudité inédite qui lui aliéna une partie du public, Griffith prend des libertés avec les plus élémentaires notions de réalisme militaire ou géographique puisque, par exemple, le héros qui a rejoint l’armée reste toujours près de son village. L’auteur d’Intolérance n’hésite jamais à synthétiser ou condenser temps et espace à des fins dramatiques. Quelle que soit la profession de foi claironnée par la publicité, la guerre est ici un prétexte à mélo. Si l’artifice du narrateur est visible, force est de reconnaître l’exceptionnelle maîtrise dont il fait preuve dans le domaine. Montage parallèle, gros plans, suspense…sont autant de procédés qu’il a pour la plupart inventés et qu’il réutilise ici pour le moins judicieusement, conférant à sa mise en scène une puissance spectaculaire alors inégalée.

Aussi virtuose soit-elle, cette mise en scène ne tourne jamais à vide et reste centrée sur l’humain. Ainsi, la première partie, celle du calme avant la tempête, est-elle aussi prenante que la suite. Griffith y dépeint le village français avec le même lyrisme tendre que celui qu’il déploiera dans ses chefs d’oeuvre americana, tel True heart Susie. Servi par une excellente troupe d’acteurs au premier rang desquels figure bien sûr la très gracieuse Lilian Gish, il présente des personnages vivants et touchants avec une suprême délicatesse qui lui évite toute caricature y compris lorsqu’il s’agit d’opposer la brune aguicheuse à la blonde vertueuse. Ce génie idyllique fait que le grand oeuvre de « Mr Griffith » sur la Première guerre mondiale s’avère très attachant. Comme par surcroît.

La symphonie nuptiale (Erich Von Stroheim, 1928)

A Vienne, un jeune officier de la garde impériale qui s’est arrangé pour épouser une bourgeoise s’entiche d’une fille du peuple…

Un très grand film qui montre que la cruauté de Stroheim, sa somptueuse mise à néant des oripeaux sociaux, n’est pas complaisance cynique mais va de pair avec une certaine nostalgie romantique. Les scènes d’amour au clair de lune sont très belles et je ne crois pas qu’elles soient essentiellement ironiques. Cette dialectique nourrit le récit et renforce l’amertume finale où il est évident que l’officier jouisseur est le premier désolé par sa combine.