Le chevalier des sables (The sandpiper, Vincente Minnelli, 1965)

En Californie, une artiste peintre forcée par les autorités d’envoyer son fils en pensionnat séduit le directeur, un homme d’église…

Le genre de film qui fait amèrement regretter le temps révolu de la grandeur d’Hollywood. A l’exception des paysages naturels de Big Sur, tout ici respire la perfection somptueuse du film de studio, une perfection heureusement irriguée par la sensibilité d’un cinéaste authentiquement humaniste. Images de soleil couchant sur la mer en Cinémascope, voluptueuse bande originale (où Johnny Mandel a composé comme ça, au passage, un standard: The shadow of your smile), opulence de la direction artistique, précision classique du découpage.

Cette ode à l’harmonie est une leçon de mise en scène où Vincente Minnelli montre tranquillement sa supériorité sur ses jeunes (et moins jeunes) confrères européens. Toujours judicieusement, il sait nuancer ou appuyer le sens du scénario. En 1965, il n’y avait que lui pour bouleverser le spectateur avec une scène d’amour devant un feu de cheminée. Il réussit non pas en détournant le cliché mais en en rajoutant une couche: ainsi un oisillon vient-il se poser sur Liz Taylor pendant qu’elle est dans les bras de Richard Burton. C’est sublime et cela sonne juste (cet oisillon étant soigné par le personnage de Liz Taylor, sa fonction n’est pas décorative).

Le sentiment de plénitude qui se dégage à la vision du Chevalier des sables vient aussi de la noblesse d’un script où « chacun a ses raisons », de l’absence de caricature (la peinture de la communauté proto-hippie de Big Sur est infiniment plus juste que dans Seconds, film contemporain réalisé par un « jeune ») et de la grandeur des sentiments qui animent les personnages, fussent-ils dévoyés. Cet ultime chef d’oeuvre de Minnelli a ainsi des airs de film de Nicholas Ray revu par Leo McCarey.

Exodus (Otto Preminger, 1960)

La naissance d’Israël en 1947 vue à travers le destin de plusieurs personnages.

Exodus est le premier des films « à grand sujet » qu’Otto Preminger réalisa dans les années 60. C’est une ample fresque de 212 minutes. Selon une technique de narration maintes fois éprouvée par le cinéaste autrichien, le foisonnement romanesque des points de vue assure une certaine objectivité quant au traitement d’un sujet encore brûlant d’actualité. Exodus est d’abord un grand film didactique. Personnages et situations sont là pour schématiser le complexe contexte politique ayant présidé à la création d’Israël. Réductibles à deux ou trois caractéristiques génériques, les protagonistes d’Exodus sont donc dépourvus du mystère qui fait par exemple le sel d’un Lawrence d’Arabie (ce sont deux films comparables sur bien des points). Preminger et son scénariste Dalton Trumbo ont cependant pris soin de ne caricaturer aucun de ces personnages à haute dimension symbolique. Par exemple, le jeune chien fou aura droit à sa -terrible- scène de trauma éclairant son comportement névrotique.  Ce didactisme de la narration n’est pas exempt de facilités ni de raccourcis. Les intrigues intimistes, traitées avec de grosses ficelles, ne sont pas toujours des plus convaincantes. Ainsi, l’infirmière américaine, auquel le spectateur est censé s’identifier puisqu’elle est d’abord étrangère au drame juif,  épouse la cause sioniste après être tombée amoureuse du beau chef de la Haganah joué par Paul Newman. C’est une convention éculée qui jure avec la rigueur de l’ensemble. Dans ses deux films suivants -ses deux chefs d’oeuvre-, Tempête à Washington et Le cardinal, Preminger nous épargnera ce genre de romance frelatée.

Ces quelques réserves qui empêchent que je considère Exodus comme un chef d’oeuvre de Preminger ne doivent cependant pas vous induire en erreur: il n’en reste pas moins un très bon film pour plusieurs raisons. D’abord, malgré les schématisations citées plus haut, ses auteurs ont effectué un extraordinaire travail de narration, clarifiant, synthétisant et surtout rendant sensible les divers enjeux d’un instant très délicat de l’Histoire. Le tout sans simplification abusive. Exodus est tout de même un film de plus de 3 heures et demi où le rythme est si savamment géré que l’on ne s’ennuie pas une seconde. Ce n’est pas rien. Ensuite, ces auteurs ont haussé cet instant de l’Histoire au rang d’épopée grâce notamment à de beaux morceaux de bravoure (quoique mal justifiée dramatiquement parlant, l’attaque de la prison d’Acre est magistralement mise en scène). En partant du destin d’une communauté précise, le cinéaste a réalisé une fresque généreuse et humaniste dont la portée est universelle. Enfin, nul doute qu’Exodus, premier des films « à grand sujet » d’Otto Premigner, fut un jalon important dans l’oeuvre du cinéaste viennois, jalon qui le mena directement aux réussites pleines et entières qu’allaient être Tempête à Washington et Le cardinal.