Le temps des oeufs durs (Norbert Carbonnaux, 1958)

Après avoir gagné à la loterie, un garagiste achète les toiles d’un peintre raté par amour pour sa fille.

Plus abouti que Courte-tête, Le temps des oeufs durs est un des plus sympathiques parangons de burlesque à la Française. Dénué du volontarisme stérilisant de Tati ou Etaix, Norbert Carbonnaux a un naturel dans la fantaisie qui rappelle le cinéma français d’avant-guerre. En cela, il est aidé par des acteurs magnifiques d’extravagance: Darry Cowl, bien sûr, mais aussi Julien Carette, glorieux rescapé des années 30 justement. Le relatif manque d’impulsion de la mise en scène empêche certes Le temps des oeufs durs de prétendre à la perfection formelle mais la gentillesse inhabituelle du ton séduit tandis que certains gags, tel celui de « Petit papa Noël », sont la preuve d’une inventivité poétique dans la droite lignée du merveilleux Monsieur Coccinelle de Bernard-Deschamps. La place de ce film parmi les dix préférés de Jean-Luc Godard en 1958 était donc méritée.

Fanfare d’amour (Richard Pottier, 1935)

Parce que la mode est aux orchestres féminins, deux musiciens se travestissent pour décrocher un contrat.

Le film français dont Certains l’aiment chaud est le remake s’avère une très bonne comédie. Des ressorts de vaudeville bien rodés sont enrobés par une plaisante loufoquerie probablement due à l’influence de Pierre Prévert qui a participé au scénario et qui est premier assistant. Les acteurs s’en donnent à coeur joie (Carette égal à lui-même, Gravey qui fait vraiment penser à Tony Curtis, Madeleine Guitty irrésistible de drôlerie) et le filmage de Richard Pottier ne manque ni d’invention ni de pertinence. Je pense par exemple au malicieux travelling lorsque les deux travestis se présentent à leurs collègues dans le train: à ce moment là, c’est la mise en scène -et elle seule- qui produit l’effet comique. Seul un rythme parfois mollasson empêche Fanfare d’amour de rivaliser avec les chefs d’oeuvre les plus endiablés de la comédie américaine.

Sept hommes…une femme (Yves Mirande, 1936)

Une jeune et riche veuve part dans une château à la campagne avec sept prétendants.

De toute évidence, Sept hommes…une femme a beaucoup inspiré La règle du jeu. On y retrouve non seulement la trame principale, à savoir marivaudage de la bonne société parisienne dans un pavillon de chasse mais également une multitude de détails significatifs: aller-retours entre domestiques et maîtres, entre cuisine et salle à manger, similitudes étonnantes dans le découpage de la séquence de chasse. C’est l’occasion de vérifier une nouvelle fois que la grandeur d’un film ne réside pas dans une addition d’éléments mais dans la mise en scène, c’est à dire la façon dont le cinéaste agence ces éléments. Dans le film de Renoir, l’utilisation révolutionnaire de la profondeur de champ, la mobilité de la caméra, l’originalité de la direction d’acteurs, la subtilité inéluctable de l’instillation du drame dans la comédie et l’absence de facilités narratives donnaient une présence et une vérité exceptionnelles à des situations et personnage archétypaux.

Le film de Mirande, lui, reste constamment sur ses rails. Les personnages sont déterminés de bout en bout par leur type de départ, l’intrigue est conventionnelle et son dénouement est prévisible. A cause d’une écriture paresseuse, l’étude de moeurs reste superficielle et le propos se résume à un cynisme démagogique et assez bas du front. Cependant, il serait injuste de disqualifier Sept hommes…une femme du fait qu’il n’a pas l’ambition de ce qui reste, tout de même, le plus sérieux des prétendants au titre de meilleur film de tous les temps. Les bons mots de Mirande et les numéros d’acteur (Larquey, Fabre, Gravey…), s’ils limitent la portée du film, le rendent assez agréable à regarder tandis que l’inversion des rôles habituels entre hommes et femmes lui donne une saveur féministe assez inédite. En somme, c’est un divertissement aimable et oubliable.

Paradis perdu (Abel Gance, 1940)

Une jeune fille et un peintre se rencontrent le 14 juillet 1914. Le jour de leur mariage, la guerre est déclarée…

La première partie illuminée par le visage sublime de béatitude amoureuse de Micheline Presle est magnifique. Le couple qu’elle forme avec Fernand Gravey est beau comme un couple de Frank Borzage. L’amour, la guerre, la mort. La trame est simple mais retorse car Abel Gance va jusqu’au bout des possibilités mélodramatiques de son récit, jusqu’à faire exhaler à son film un parfum de mélancolie quasi-incestueuse. Certains effets tel que la surimpression finale sont naïfs mais ils fonctionnent grâce à la virtuosité du cinéaste et à la conviction des acteurs.  Au final et en dépit d’un improbable car trop vite expédié dernier acte, Paradis perdu s’avère un des meilleurs films parlants d’Abel Gance.

Le dernier tournant (Pierre Chenal, 1939)

La première adaptation du Facteur donne toujours deux fois.

Sans être un grand film, Le dernier tournant est un bon film noir à la française. Le décor est solidement planté grâce à une exposition parfaite. Michel Simon, excellent, insuffle sa part d’humanité au récit policier. En revanche, l’attirance érotique -essentielle dans cette histoire- est exprimée non pas visuellement mais par des tirades peu vraisemblables (surtout lorsqu’elles sont dites par la jeune Corinne Luchaire, fille gironde mais comédienne limitée). C’est la principale faiblesse de cette version du fameux roman de James M.Cain par ailleurs impeccablement ficelée.

Le capitaine Fracasse (Abel Gance, 1943)

Un baron ruiné se joint à une troupe de comédiens ambulants.

Un film assez étrange, comme tous les films parlants d’Abel Gance que j’ai vus. Les comédiens ne paraissent pas très impliqués. Le découpage des scènes d’action ne brille pas par sa lisibilité (plusieurs faux raccords sautent aux yeux), ce qui pour un film de cape et d’épée est évidemment regrettable. On peut mettre ça sur le compte d’un tournage chaotique (maladie des acteurs, changement de société de production en cours de route…) mais certains défauts sont inhérents à l’auteur. Ainsi Gance, d’une naïveté toujours aussi confondante lorsqu’il s’agit de raconter, ne fait guère d’effort pour nous intéresser à son histoire. L’évocation des personnages et de leurs relations reste superficielle (je pense par exemple au traitement de la romance).

En revanche, Le capitaine Fracasse est visuellement très impressionnant. Dès le début dans le cimetière, les cadrages insolites sont du plus bel effet, les images sont superbes. Les fondus enchaînés, les éclairages contrastés, les nappes de brouillard…sont autant de poncifs du muet magistralement agencés par le metteur en scène. Chaque séquence est propice à des inventions visuelles. A ces images remarquables s’adjoint la musique sur-employée mais magnifique du grand Arthur Honegger. Certaines scènes sont extraordinaires au-delà de leur aspect strictement plastique: le duel avec alexandrins où le jeu déclamatoire des acteurs est retourné à l’avantage du film, la fin quasiment fantastique (il est d’ailleurs dommage que l’identité de Matamore soit révélée, ça lève une part du mystère).

Bref, l’évidente beauté de cette œuvre baroque est étroitement corrélée à son caractère déséquilibré, imparfait.