L’homme à la barbiche (Louis Valray, 1933)

Note dédiée à Paul Vecchiali

Un homme mystérieusement traqué porte plainte…

Dans ce premier moyen-métrage qu’il a écrit et réalisé, Louis Valray fait preuve d’une inventivité formelle qui le rapproche d’un Edmond T.Gréville. L’atmosphère énigmatique suscitée par un découpage éclaté -mais non gratuit car chaque raccord est justifié par l’action dramatique- rappelle aussi La nuit du carrefour puis la première partie du Fantomas de Fejos. L’exercice de style aurait pu sembler vain si une fantaisie discrètement comique, incarnée notamment par l’amusant personnage de Ledoux, ne venait l’irriguer. Si on ajoute que L’homme à la barbiche est un des très rares films à présenter Robert Le Vigan en vedette, on  comprendra sa relative importance dans le cinéma français de la première moitié des années 30.

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Premier bal (Christian-Jaque, 1941)

Au pays basque, les deux filles d’un doux rêveur, une s’identifiant aux stars de cinéma et une autre se passionnant pour les animaux, se préparent pour leur premier bal…

Aux côtés par exemple du Mariage de Chiffon, Premier bal est un parfait représentant de ce vibrant classicisme à la Française qui trop vite vira à l’académisme. Que ce soit la demeure bucolique qui sert de cadre à la majeure partie de l’intrigue, la musique de Van Parys, les dialogues ciselés de Spaak ou la grande finesse de l’interprétation, tout, dans ce film, respire le bon goût, la tendresse et la délicatesse; ce sans escamotage de la matière dramatique tel qu’en témoigne la naturelle transition entre gaieté primesautière du film de jeunes filles en fleur et gravité profonde de la tragédie amoureuse. Un plan comme celui de Ledoux, magnifiquement émouvant, seul dans son fauteuil avec le chien succédant à une scène de dîner parisien fait basculer la tonalité sans que les mots ne soient nécessaires. Par ses virtuoses recadrages, la caméra de Christian-Jaque précise les ineffables enjeux du drame et empêche la chronique apparemment désuète de sombrer dans l’insignifiance. Quant au problématique et désagréable dénouement, il est certes conforme à l’idéologie vichyssoise mais également à la logique perverse du désir amoureux. Un des plus beaux films sortis sous l’Occupation.

Premier rendez-vous (Henri Decoin, 1941)

Une jeune fille s’échappe de son orphelinat pour rencontrer un homme contacté par annonces matrimoniales…

Un des fleurons de la collaboration Decoin/Darrieux dans lequel la légèreté de ton n’altère pas la justesse de l’expression des sentiments. Ce grâce à une mise en scène précise et à d’exceptionnels comédiens: Danièle Darrieux, évidemment, dont on se fiche qu’elle soit un peu trop vieille pour son rôle tant elle est lumineuse mais aussi Fernand Ledoux qui est magnifique de tact et de sentiments étouffés. La noblesse de sa présentation au café est digne d’un héros de Leo McCarey. Les seconds rôles sont délicieux, notamment Tissier en prof de maths jouisseur. On regrettera cependant que ce film, parmi les premiers à être produit par la Continental, escamote dans sa deuxième partie ses enjeux dramatiques les plus originaux et les sous-entendus homosexuels par un maladroit retour à la convention. L’unanimisme final paraît quelque peu forcé. Premier rendez-vous n’en reste pas moins une comédie fraîche, joyeuse, pleine de chansons, de gaieté et sous-tendue par une tendre nostalgie. Bref, c’est un très bon divertissement.

Sortilèges (Christian-Jaque, 1944)

Une communauté montagneuse est perturbée par un meurtre crapuleux commis par le sorcier-guérisseur.

Exemple typique -et glorieux- du cinéma féérique de l’Occupation, Sortilèges bénéficie d’abord d’une solide mise en scène d’un Christian-Jaque pour une fois inspiré. Le réalisateur donne une présence aux magnifiques décors naturels, fait exister la petite communauté et sait surprendre lors de l’inévitable morceau de bravoure final. Ses mouvements d’appareil pertinents, son sens du décor, les gueules pittoresques des personnages et la jolie photographie chargent le film d’un poids de concret qui fait cruellement défaut au scénario de Jacques Prévert (adapté d’un roman de Claude Boncompain).

En effet, la vision des jeunes amoureux selon le poète, amoureux qui déblatèrent des tirades ronflantes et généralistes plutôt que de se caresser, ressort du fantasme de vieille fille. Tout aussi frelatée est la caractérisation de l’inévitable « salaud » aux motivations aussi vagues et imprécises que la haine qu’il suscite chez les gentils. De plus, certains enchaînements d’action, tel la fin, sont dénués de logique. Bref, même s’il apporte l’univers particulièrement « cinégénique » autour duquel se déploie la mise en scène et que donc son apport aux qualités du film ne saurait être négligé, Prévert n’est pas un très bon scénariste.

En définitive,  s’il est difficile de prendre au sérieux une histoire aussi naïvement racontée et des personnages aux dialogues aussi faibles, la mise en scène pittoresque nimbée de poésie désuète insuffle à Sortilèges un charme suranné qui a tout de même bien mieux vieilli que l’abstraction vide et prétentieuse des Visiteurs du soir (autre préverterie de l’Occupation).

Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

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Dans un village breton, une femme amenée de la ville par le patron de l’auberge est manipulée par le fils naturel du châtelain qui entend ainsi se venger de son demi-frère.

Autant l’affirmer d’emblée, Pattes blanches est un chef d’œuvre du cinéma français. D’abord, le script élaboré par Jean Anouilh est parfait. Les relations de cinq personnages principaux à la psychologie et aux origines sociales variées sont patiemment suivies et leurs destinées sont subtilement entrelacées jusqu’à une inévitable tragédie. Il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant; chacun a ses raisons et même un personnage de garce, comme en regorgeait le cinéma français d’alors, connaît son instant de grandeur, touchée qu’elle est par une sorte d’attendrissement nuptial. On pardonnera aisément la langue parfois un peu trop soignée de ses dialogues au responsable d’un échafaudage dramatique aussi fin et implacable. Ensuite et surtout, le style de Jean Grémillon entre réalisme folklorique et romantisme vénéneux donne à cette histoire romanesque un cachet absolument unique.

Loin de se limiter à un découpage plan-plan comme l’aurait fait un artisan de la qualité française, Grémillon pense chacune de ses scènes de façon à lui insuffler un maximum de naturel et/ou de lyrisme. Ainsi de ces nombreuses séquences débutant par un travelling latéral qui, avant de se focaliser sur l’action dramatique, présente le contexte géographique et social de celle-ci. La Bretagne n’a donc jamais été aussi bien filmée qu’ici et ce quoique Pattes blanches soit dénué de toute fioriture décorative ou pittoresque. Plus qu’aucun autre réalisateur français des années 40 (si ce n’est Jacques Becker et Roger Leenhardt), Grémillon mérite d’être appelé « metteur en scène » car son travail met en évidence l’influence du milieu sur le drame comme personne ne le faisait alors. Voir encore ce plan-séquence extraordinaire qui interrompt le mariage pour montrer le demi-frère suivre le cortège nuptial depuis la falaise.

D’abord solidement réaliste, l’oeuvre flirte régulièrement avec le fantastique gothique sans jamais s’y abandonner car toujours conduite par la ferme rigueur du cinéaste normand. Plusieurs passages sont d’une poésie extraordinaire. Une servante bossue s’admirant seule dans sa chambre entrain de porter la robe somptueuse que lui a offerte un seigneur, une jeune mariée jetée d’une falaise la nuit de ses noces, une vieille femme en emmenant une plus jeune cueillir des herbes dans l’arrière-pays pour servir les sombres desseins de son fils…Tous passages au service du récit et admirablement servis par la sombre photographie de Philippe Agostini et une utilisation lyrique et insolite de la musique (signée Elsa Barraine).

Les acteurs sont tous excellents mais deux jeunes quasi-débutants se distinguent particulièrement. D’abord, il y a Michel Bouquet dans son premier rôle important au cinéma composant admirablement un personnage de demi-fou qui aurait pu si vite verser dans la caricature. Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou.

Fille du diable (Henri Decoin, 1946)

Un gangster en cavale profite d’un accident de voiture pour usurper l’identité d’un homme qui revenait dans son village natal après avoir fait fortune en Amérique. Il va passer pour le bienfaiteur de la communauté et rencontrer une jeune sauvageonne tuberculeuse et nihiliste…

Aux côtés de Battement de coeur et Entre onze heures et minuit, Fille du diable fait partie des excellents films réalisés par Henri Decoin. Le récit qui ne manque pas d’originalité varie les registres sans manquer d’homogénéité pour autant. Les auteurs fustigent l’hypocrisie provinciale sans manichéisme car leurs personnages ne sont pas unidimensionnels. Ce souci de la nuance permet de surprendre intelligemment le spectateur. Ainsi, il y a peu de films où l’on voit deux hommes se taper sur l’épaule et fumer des cigares juste après que l’un ait tenté d’assassiner l’autre. Fille du diable en fait partie et le rebondissement n’y a rien de gratuit car il reste psychologiquement juste.

La mise en scène est parfois trop littérale (le siège de l’immeuble qui ouvre le film manque de cette attention aux détails concrets qui fait le sel des bons polars américains) mais elle recèle quelques éclats. Outre la terrible fin, je pense aux séquences dans le repère de la sauvageonne nimbées d’une poésie champêtre qui fait flirter l’œuvre avec le fantastique. C’est d’ailleurs une des nombreuses qualités du film que ce très beau personnage, sorte d’héroïne de George Sand qui n’aurait pas rencontré l’amour et aurait donc viré terroriste. Andrée Clément, dont le destin fut aussi tragique que celui de son personnage, incarne ce personnage avec une noirceur glaciale que ne renieraient pas Lisa Gerrard, Siouxsie et autres muses à corbacks des 80’s. Ses longues nattes noires éclipsent presque la performance de Pierre Fresnay. Si le monstre sacré est peu crédible au début lorsqu’il s’agit de jouer un ennemi public numéro 1, il emporte finalement le morceau en rendant sensible la transformation de son personnage sans appuyer son revirement moral.

Bref, malgré quelques travers typiques de la qualité française (les dialogues truffés de « bons mots » sont également agaçants au début), Fille du diable est bien un joyau caché et insolite du polar à la française.