L’île des braves (None but the brave, Frank Sinatra, 1965)

Un avion plein de Marines s’échoue sur une île sans intérêt stratégique avec une garnison de Japonais sur le point de s’en aller. Entre escarmouches et trêves, entre devoir militaire et bon sens, les deux troupes vont cohabiter.

La seule réalisation de Frank Sinatra est un film de guerre très original dans la mesure où, avant Le sable était rouge et le diptyque de Clint Eastwood, Japonais et Américains sont filmés à égalité, les premiers parlant leur langue. De plus, il est étonnant de voir que Sinatra, alors qu’il réalise et produit, ne se met pas en avant par rapport au reste de la distribution. Ceci étant, si les ambitions sont belles, leur concrétisation n’est pas tout à fait effective: la mise en scène est correcte mais loin du génie de Walsh ou Fuller et les situations ne sont pas exemptes d’un didactisme un peu artificiel, facilité par l’isolement des personnages, destiné à démontrer l’absurdité de la guerre. Il y a quand même quelques jolies idées qui font mouche, telle celle du choix du narrateur de la voix-off. Bref, L’île des braves est l’exemple typique du film « intéressant ».

La blonde ou la rousse (Pal Joey, George Sidney, 1957)

A San Francisco, un chanteur séducteur hésite entre une riche rousse et une jeune blonde.

Un Sinatra trop âgé pour son rôle de jeune premier entretenu par une femme mûre et une mise en scène plus esthétisante que piquante amoindrissent la force corrosive du récit, malgré des dialogues spirituels. Cependant, La bonde ou la rousse demeure plaisant pour les raisons même qui l’empêchent d’être un sommet de verdeur comique façon Billy Wilder: l’importance accordée à la (somptueuse) musique de variété, les couleurs stylisées, la décontraction du rythme.

La femme en ciment (Gordon Douglas, 1968)

Ayant découvert une femme encimentée lors d’une partie de plongée, le détective Tony Rome est à nouveau entraîné dans une sale histoire…

La désinvolture devient du laissez-aller. C’est patent dans la conduite de l’intrigue. Il reste des dialogues toujours aussi amusants et des filles sexy, en tête desquelles Raquel Welch.

Escale à Hollywood (Anchors aweigh, George Sidney, 1945)

Deux marins en permission -un séducteur et un puceau- s’entichent d’une chanteuse…

L’entrain de Gene Kelly et Frank Sinatra ainsi qu’un numéro assez extraordinaire où Gene danse avec Jerry (de Tom et Jerry) n’empêchent pas que cette comédie musicale apparaît bien trop longue (143 min!) compte tenu du peu qu’elle raconte.

Le détective (Gordon Douglas, 1968)

Un policier new-yorkais quinquagénaire enquête sur le meurtre d’un homosexuel en même temps que son mariage avec une jeune sociologue part à vau-l’eau.

The detective est un polar ambitieux qui se veut adulte, préoccupé par la réalité sociale de son temps. Dans l’ensemble, ces ambitions sont concrétisées. The detective est la peinture d’un monde en décrépitude face auxquel les « bonnes vieilles valeurs » incarnées par le personnage de Frank Sinatra ne peuvent rien. Celui-ci a beau se voiler la face face aux névroses de son épouse nymphomane, celle-ci n’arrêtera pas pour autant ses infidélités. La principale limite du film est que les intentions de ses auteurs sont parfois trop visibles. Par exemple, la scène entre Sinatra et les amis de sa femme après le théâtre n’est là que pour signifier la différence culturelle entre les deux amoureux. Elle se réduit à ça, les amis sont de purs faire-valoirs. Dans ce genre de scène, comme lors des discours de Sinatra sur l’incurie de la municipalité, les intentions étouffent la vie. De plus, la construction alambiquée du récit n’est pas toujours convaincante.

Gordon Douglas est excellent lorsqu’il vise l’efficacité (l’arrivée au commissariat en plan-séquences, modèle de concision) mais contestable lorsqu’il expérimente (le raccord dans l’axe des deux regards caméras au moment de la demande en mariage).
Heureusement, la sensibilité des interprètes (et les yeux sublimes de Lee Remick) aide le cinéaste à faire face à une écriture pas toujours subtile.

Derrière la classe innée de sa star, derrière les jolies couleurs de sa photo, derrière les expérimentations douteuses de son réalisateur, The detective témoigne d’une noirceur bien plus cinglante que nombre de ses successeurs des années 70. En témoignent par exemple l’exécution capitale et ce qui s’ensuit.

Bref: aussi consternante qu’y soit la coupe de cheveux de Jacqueline Bisset, ce film vaut toujours mieux qu’un Cruising.

 

Un jour à New-York (On the town, Gene Kelly et Stanley Donen, 1949)

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Les marivaudages de trois marins pendant une permission de 24 heures à New-York.

Une comédie musicale qui brille par son esprit juvénile et hédoniste. En effet, il ne faut pas se laisser avoir par les apparences sucrées du genre. Les marins n’ont qu’une idée en tête: baiser. Le film n’est jamais que la mise en scène des différentes manoeuvres des trois hommes pour arriver à leurs fins. Il n’y a aucune mièvrerie. Dans un mouvement gentiment anarchiste, les auteurs opposent à la fougue des jeunes gens la bêtise des policiers municipaux, policiers sortis tous droits d’un court-métrage de la Keystone.

Perfection du rythme, perfection des chorégraphies, perfection de la mise en scène. Le miracle est que la maîtrise absolue de Kelly et Donen (qui n’avait alors que 25 ans!), loin d’étouffer la vitalité de leur matière, l’avive prodigieusement. N’est-ce pas là le secret de la réussite d’un musical? Réalisme et onirisme sont maniés au gré de la fantaisie des audacieux créateurs qui ont régénéré le genre pour les dix ans à venir. Avec ce classique éblouissant qui n’a rien perdu de sa force, la comédie musicale entrait dans un nouvel âge d’or, âge d’or placé sous la houlette du génial producteur Arthur Freed.

Un trou dans la tête (Frank Capra, 1959)

Les relations houleuses de deux frères, l’un veuf bon vivant sur le point de se faire expulser et père d’un petit garçon et l’autre sérieux commerçant. A travers l’histoire de ce veuf immature, Frank Capra nous parle de solitude, de fraternité, de paternité…Grâce à la tendresse du cinéaste pour ses personnages, Un trou dans la tête est un joli film; ce malgré un manque de concision dramatique évident. Sinatra, parfait, joue un héros dans la lignée de George Bailey ou John Doe, un indécrottable rêveur quels que soient les coups du sort infligés par la réalité. Il est entouré d’excellents seconds rôles (Eleanor Parker, Thelma Ritter, Edward G.Robinson) qui donnent corps et âme à son environnement familial. Même si cette oeuvre tardive du grand Capra est  loin d’être aussi aboutie formellement que les chefs d’oeuvre des années 40, elle reste vraiment attachante.

Comment marier sa femme ? (Marriage on the Rocks, Jack Donahue, 1965)

Comédie de remariage médiocre. La mise en scène est anémiée par le Cinémascope, il y a peu de gags, le rythme est alangui. Il y a quelques répliques drôles, le trio d’acteurs est sympathique mais comment croire à Sinatra ayant perdu tout appétit sexuel ? On passe à coté d’un sujet intéressant et peu traité dans le cinéma hollywoodien d’alors (en gros: la crise du couple après vingt ans de mariage).

Un amour pas comme les autres (Young at heart , Gordon Douglas, 1954)


Ça commence comme une charmante chronique familiale façon Le chant du Missouri avec maison de banlieue en carton-pâte, jeunes filles qui rêvent du prince charmant sur leur piano, et ça s’achemine petit à petit vers le mélodrame le plus pur. Au fur et à mesure d’une progression dramatique exemplaire, le vernis se craquelle, les sentiments se révèlent. Frank Sinatra dans un rôle d’artiste déchiré qui annonce celui qu’il tiendra dans nombre de ses chefs d’oeuvre, que ce soit sur disque (No one cares, 1959) ou sur pellicule (Comme un torrent, même année), est celui qui, promenant son vide existentiel dans cette charmante famille, va jouer le rôle du détonateur. L’argument de base est donc classique, convenu même, mais son développement est si implacable qu’il entraîne le film vers d’insondables abysses de mélancolie. Rarement sensation de désespoir aura été aussi prégnante dans le cinéma hollywoodien. Il faut voir la séquence de la fuite éperdue du personnage de Sinatra en voiture, fuite qui renvoie directement à celle de Lana Turner dans Les ensorcelés.
Cette vérité des sentiments, on la doit au talent d’une équipe remarquable: Sinatra évidemment qui trouve un rôle à sa mesure, la multitude de compositeurs à l’origine des superbes chansons qu’il interprète, les autres comédiens tous excellents, la direction artistique irréprochable, mais aussi et surtout Gordon Douglas, dont la mise en scène est d’une permanente pertinence, discrète mais riche de sens, ainsi de la composition des plans qui confère toute leur cruauté à certaines séquences de fête familiale.
Bref, Young at heart est bel et bien un chef d’oeuvre, chef d’oeuvre dont l’absence de notoriété nous rappelle pour notre plus grande joie que cet immense territoire qu’est l’âge d’or hollywoodien n’a pas encore révélé tous ses trésors.

Diable au soleil (Kings go forth, Delmer Daves, 1958)

De la romance tourmentée sur fond de guerre, le tout saupoudré d’un message bien-pensant. Diable au soleil est un parfait archétype du film « de prestige » hollywoodien, genre d’entreprise impersonnelle taillée sur mesure pour les Oscars dont l’insupportable Tant qu’il y aura des hommes pourrait être considéré comme le parangon. Passer outre les clichés débités à la pelle (ça se passe en France donc je vous laisse imaginer…), les bons sentiments qui tiennent lieu de psychologie, la timide audace (l’héroïne métisse jouée par…Natalie Wood !), les rebondissements prévisibles (la réconciliation des rivaux sous le feu de l’ennemi) alors que le film ne cesse de se prendre au sérieux à coups de tirades lénifiantes comme quoi le racisme c’est pas bien demande une énorme dose de foi au spectateur. Alors bon, le filmage d’un Delmer Daves est moins sec que celui d’un Zinnemann, ses quelques gros plans, son noir et blanc soyeux font que ses séquences de baisers seront toujours plus érotiques que celles de son collègue autrichien -et sans les vagues s’il vous plaît- mais il n’empêche: le film reste médiocre. Pour un beau film sur l’armée américaine en garnison dans une ville européenne, on se tournera vers le moins connu mais nettement moins idiot A bell for Adano.