La rue sans joie (André Hugon, 1938)

Parce que la propriétaire des lieux voulait l’entremettre avec un riche malfrat, une jeune fille pauvre est mêlée à une affaire de meurtre dans un bordel.

Adapté par André Hugon, le roman de Hugo Bettauer rendu célèbre par le chef d’oeuvre muet de G.W Pabst tend nettement vers le mélodrame de l’espèce la plus simplette. Cependant, une technique ambitieuse pallie, tant bien que mal, aux faiblesses de l’écriture. Un art consommé du montage parallèle allié à la musique concourt à maintenir l’intérêt du spectateur. Si les décors sont indigents, certains plans semblent tournés à la grue, ce qui étonne dans un film français des années 30. Enfin, une distribution prestigieuse dirigée sans trop de caricature et un beau numéro de Fréhel achèvent de me rendre indulgent avec ce cher André Hugon. Encore une fois.

La rue sans nom (Pierre Chenal, 1934)

Un bandit en cavale s’incruste avec sa fille chez un ancien complice devenu père de famille ouvrier.

Visiblement très influencé par Pabst, Pierre Chenal a privilégié l’esthétisme à la fluidité. Force est de constater que le roman de Marcel Aymé est beaucoup plus riche d’évocations et d’émotions que son adaptation cinématographique (à propos de laquelle fut pour la première fois employée l’expression « réalisme poétique »).

Coeur de Lilas (Anatole Litvak, 1932)

Pour innocenter un ouvrier accusé du meurtre de son patron, un flic infiltre un hôtel louche des bas-fonds…

Cœur de Lilas représente bien tout ce que le cinéma français du début des années 30 pouvait avoir d’inventif, de frais, de libre. Le film lézarde tranquillement, en studio et en plein air, du figurant vers la vedette, de la vedette vers le figurant, alterne les tons sans franche rupture de la continuité dramatique avant de, suprême élégance, retomber sur ses pattes. La fin est aussi surprenante que magnifique. L’histoire d’amour en creux du film policier est particulièrement bien racontée, par petites touches pudiques et délicates. Des travellings très sophistiqués diluent l’intrigue policière en mettant l’accent sur les microcosmes (faubourgeois puis bourgeois) dans lesquels se déroule l’action. Le rendu semble parfois apprêté plus que naturel mais est moins esthétisant que ce que Duvivier pouvait faire à la même époque avec un style analogue. Les chansons de Fréhel, Gabin et Fernandel (doublé) mettent de la vie et de la joie. Et surtout, il y a Marcelle Romée. La sublime et oubliée Marcelle Romée. Si la jeune actrice ne s’était pas suicidée juste après ce film, peut-être la fascination qui émane de sa beauté froide, de son regard insondable et de la modernité de son jeu suggestif auraient éclipsé Mireille Balin. Rien de moins.

Amok (Fedor Ozep, 1934)

En Malaisie, une bourgeoise va chercher un médecin qui officie dans la jungle pour se faire avorter.

La lente mobilité de la caméra nous faisant profondément pénétrer chaque espace (jungle, bouge ou jardin) ainsi que la lumière de Curt Courant rendent bien la moiteur tropicale et l’atmosphère de bout du monde dans lesquelles se déroulent cette histoire. Amok, qui est un film-culte pour certains cinéphiles aujourd’hui octogénaires, n’est donc pas exempt d’une certaine beauté désespérée. Malheureusement son scénario est trop théâtral et il est difficile de croire les comédiens qui déclament leurs tirades plus qu’ils ne vivent à l’écran. De plus, le grand Inkijinoff, inoubliable assassin fou d’amour dans La tête d’un homme, est ici réduit aux exotiques utilités. Bref, Amok est un beau film qui a mal vieilli car très inféodé aux poncifs de son époque.

La maison du Maltais (Pierre Chenal, 1938)

En Tunisie, un poète trempe dans des trafics louches pour les beaux yeux d’une prostituée…

Quoique pleinement ancré dans les conventions du mélodrame, La maison du Maltais est un très bon film. Sa facture, toute entière soumise à la logique du récit, est excellente. Les contrastes de Curt Courant dramatisent l’image. Alerte, la caméra de Pierre Chenal zèbre l’espace de la casbah reconstituée en studio et vivifie considérablement un scénario déjà riche en péripéties. Foisonnant sans être touffu, le film est d’une rapidité et d’une concision qui ridiculisent nombre de réalisateurs contemporains incapables de raconter une histoire consistante en moins de deux heures.

Ce rythme quasi-trépidant n’empêche pas les personnages d’exister à l’écran. Chenal est ici aidé par une galerie de seconds rôles comme on n’en voit que dans le cinéma français des années 30. Citons Louis Jouvet en détective dont la fourberie n’a d’égale que la faconde, Jany Holt pathétique conscience de l’héroïne et Aimos, comparse sévère mais profondément compatissant du héros.  Mais la plus mémorable de tous, c’est incontestablement Fréhel, la magnifique Fréhel. Il faut la voir, cette vieille logeuse aigrie et truculente, payer pour l’hospitalisation d’une pensionnaire qu’elle venait de mettre à la porte.

C’est ainsi une des qualités de cette Maison du Maltais que d’aller au-delà des archétypes initiaux pour caractériser ses protagonistes. Dans une logique toute dialectique, le héros rêveur et feignant se met à travailler lorsqu’il tombe amoureux. Il fallait un comédien de la trempe de Dalio -dont c’est le  premier « premier rôle »- pour incarner aussi bien un personnage aux facettes aussi multiples. Tantôt froid chef de bande, tantôt docker consciencieux, tantôt alcoolique mondain, toujours amoureux. Viviane Romance, elle, est superbe en prostituée prête à toutes les crédulités pour changer de vie.