Madame et son cowboy (The cowboy and the lady, H.C. Potter, 1938)

La fille d’un ambitieux politicien conservateur tombe amoureuse d’un cow-boy.

Le script est faiblard mais la présence écrasante de Gary Cooper et la profondeur de son interprétation à la fois sobre et inventive (quand il prend sa mère dans ses bras, quand il mime ses futurs gestes conjugaux…) donnent du poids à l’historiette de convention. Le charme asiatisant de Merle Oberon et le lustre de la facture Goldwyn (la photo est en quelque sorte banalement superbe) achèvent de rendre cette screwball comedy mineure assez agréable à regarder. Il y a même un plan très beau, presque fordien: celui où la mère rejoint son fils affligé près de l’arbre.

Soir de noces (King Vidor, 1935)

Un écrivain new-yorkais en panne d’inspiration retourne dans sa propriété familiale du Connecticut et la vend à des voisins paysans d’origine polonaise.

Après un début un peu anodin, le déroulement de la romance déjoue les attentes: l’épouse, notamment, surprend par sa dignité. Le virage mélodramatique de la fin est traité avec un lyrisme sublime digne de Frank Borzage. Ce basculement de tonalité met en exergue le sujet profond d’un film qui jusqu’ici manquait d’unité: la tragédie de l’écrivain qui vampirise les autres sans s’y mêler jamais vraiment. La grandeur pathétique de Gary Cooper est la même que dans L’adieu aux armes. Ce qui, me concernant, n’est pas peu dire. Bref, même si la confrontation culturelle qu’il orchestre est parfois caricaturale,  The wedding night est un des beaux films méconnus de King Vidor.

The winning of Barbara Worth (Henry King, 1926)

Dans l’Ouest américain, la fille d’un gros propriétaire hésite entre un cow-boy du cru et un ingénieur new-yorkais venu faire des travaux d’irrigation pour le compte d’un homme d’affaire véreux.

Une fresque romanesque sur le développement d’une communauté de pionniers comme Hollywood en a produit plusieurs à la fin du muet (Naissance d’un empire de Dwan, La piste de 98 de Brown…). C’est pas mal du tout car le récit n’est pas manichéen et surtout, le charisme de Gary Cooper, à ses débuts dans un second rôle, irradie déjà l’écran. Henry King filme la naissance d’une star autant que celle d’une ville.

Condamné au silence (The court martial of Billy Mitchell, Otto Preminger 1955)

Dans les années 20, l’assignation en court martiale du général Mitchell coupable d’avoir publiquement critiqué le manque d’investissement de l’armée dans l’aviation.

Premier des films « à grand sujet » d’Otto Preminger, The court martial of Billy Mitchell raconte le combat d’un homme qui avait raison avant et contre tout le monde. En 1923, le général Mitchell prédit l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais et ses compatriotes lui rirent au nez avant de le virer de l’armée. On retrouve dans la présentation de ce conflit les qualités du metteur en scène viennois: respect du point de vue adverse, absence de simplification du conflit d’idées via un conflit de personnes (pas de méchant), refus des facilités dramatiques (voir comment la fin esquive la tentation mélo), refus de la démagogie, hauteur du point de vue, grandeur conférée notamment par la solennelle rigueur du découpage en Cinémascope (format alors peu usité pour les huis-clos).

Le film est d’autant plus fort et beau que son propos ne se réduit pas à une attaque contre le rigorisme militaire. C’est l’exposition du dilemme cornélien d’un grand soldat se rendant compte que le corps dans lequel il croit depuis toujours se fourvoie dramatiquement. C’est autrement plus subtil et profond que Les sentiers de la gloire. Ce pourrait n’être qu’intelligent, n’était le jeu finement décalé de Gary Cooper qui rend sensible la façon dont sa révolte mine physiquement Mitchell. Le conflit politique se double alors d’un désastre intime et c’est discrètement émouvant.

Cape et poignard (Fritz Lang, 1946)

Un scientifique est engagé par l’OSS pour contrecarrer les projets atomiques des nazis en Europe.

Gary Cooper, héros américain sans peur et sans reproche, est un immense acteur mais n’apparaît pas vraiment à sa place dans l’univers trouble et pessimiste de Fritz Lang. Il faut dire que son personnage de professeur de physique devenu espion est particulièrement improbable. Plusieurs de ses répliques sont chargées des intentions anti-atomiques des auteurs et il est difficile de ne pas sourire lorsque, approché par un agent de l’OSS, notre homme déclame gravement un discours sur la science au service de l’humanité avec une pomme en guise de support de sa démonstration. De plus, sa romance avec une résistante de 20 ans plus jeune que lui est convenue, théâtrale et invraisemblable en plus de prendre une place exagérément importante dans le film. Il y a donc un côté naïvement hollywoodien dans Cape et poignard avec lequel Fritz Lang n’est guère à l’aise.

Ces importantes réserves étant posées, il faut souligner l’excellence de la mise en scène lors de la plupart des scènes d’action. Tantôt sèche et brutale de par son extraordinaire concision (la libération avortée en Suisse) tantôt raffinant à l’extrême la violence comme lorsque Cooper tue un adversaire à mains nues pour sauver sa peau. Fritz Lang montre alors, d’une façon bien plus percutante que les grands discours qu’il place dans la bouche de son héros, que le mal nécessaire reste le mal.

La mission du commandant Lex (Springfield Rifle, André De Toth, 1952)

Durant la guerre de Sécession, l’enquête pour démasquer une bande de pillards confédérés infiltrée dans l’armée nordiste.

Un western intéressant qui reprend les ingrédients du « whodunit », ce type de polar dont les romans d’Agatha Christie sont de fameux exemples. La recherche du coupable au sein du groupe, les rebondissements inattendus de l’intrigue sont donc les ressorts, inhabituels pour un western, de l’histoire. Dommage qu’une fois que l’on connaisse le méchant, celui-ci perde toute ambivalence et ne soit plus défini que par son fanatisme sudiste alors qu’auparavant il était ami avec le héros joué par Gary Cooper. Cela montre que les personnages sont d’abord les jouets des conventions dramatiques et c’est pour le moins regrettable même si le film est de bonne facture.

Beau geste (William Wellman, 1939)

Trois frères adoptés par une riche Lady fuient la demeure dans laquelle ils ont grandi lorsque le saphir de leur bienfaitrice est dérobé par l’un d’entre eux. Ils  s’engagent dans la Légion étrangère…

Un beau film d’aventures classique avec de grands sentiments et de belles images. C’est très bien cadré mais ça ne tombe jamais dans l’imagerie. Ca sent la sueur et le sable chaud. Les passages avec le sergent sadique qui cumule tous les vices du monde auraient peut-être gagné à être supprimés car ils éloignent l’oeuvre de sa thématique sur l’honneur et la fidélité fraternelle mais ça reste un film d’excellente facture, une des références du genre.

Le roi du tabac (Bright leaf, Michael Curtiz, 1950)

A la fin du XIXème siècle, un homme revient dans sa ville natale pour toucher un héritage. Il est bien décidé à régler de vieux comptes avec le magnat  qui domine la province.

Inspiré de la rivalité de deux géants de l’industrie du tabac du XIXème siècle, Le roi du tabac est un beau film romanesque brillamment raconté par Michael Curtiz. Le récit est riche, complexe mais focalisé sur un très beau héros qui se durcit à mesure qu’il monte l’échelle sociale par amour. Héros idéalement incarné par le sec Gary Cooper. La mise en scène est tout entière au service de ce récit.  Cela ne signifie pas que Curtiz se contente d’illustrer le scénario, à la façon par exemple de David Lean adaptant Dickens, mais que l’impulsion, le mouvement perpétuel qui caractérise son style est complètement orienté dans le sens de la narration. Aidé par d’excellents seconds rôles ( Lauren Bacall, Patricia Neal, Donald Crisp) et par un grand chef opérateur (beau N&B de Karl Freund), il fait exister le patelin sudiste où se déroule l’action, il insuffle de la vitalité aux personnages, il va à l’essentiel des choses et des situations. Bref, il excelle dans son travail de metteur en scène.

Dallas, ville-frontière (Stuart Heisler, 1950)

Après la guerre de Sécession, la vengeance d’un officier sudiste dont la famille a été massacrée. Ce n’est que le point de départ d’un western foisonnant. L’intrigue est compliquée, pas assez épurée, elle multiplie les enjeux dramatiques sans se focaliser réellement sur l’un d’entre eux. Gary Cooper, immense, est le principal intérêt du film. Son personnage annonce les héros tourmentés joués par James Stewart dans les westerns d’Anthony Mann.  Comme dans Tulsa sorti l’année précédente, un récit romanesque force les personnages face à l’Histoire en marche à faire des choix moraux. Un bon western de deuxième ordre.

Ce bon vieux Sam (Leo McCarey, 1948)

Sam est le bon samaritain de sa communauté. Il prête sa voiture à ses voisins, il arrête le bus pour que celui-ci attende les personnes âgées, il prête de l’argent aux jeunes couples qui en ont besoin…Un jour, la générosité et le désintéressement de Sam en viennent à nuire à la quiétude de son foyer.

Ce bon vieux Sam est un film où s’affirme pleinement le génie de Leo McCarey, génie qui affirme une vision aussi bien morale qu’esthétique. Le style de McCarey, c’est d’abord un sens particulier de la durée de la séquence. A l’opposé d’une écriture hollywoodienne qui miserait d’abord sur la concision narrative, McCarey étire les séquences afin de pousser leur logique interne à leur paroxysme. Cela permet à ce grand cinéaste, outre d’exploiter à fond sa mécanique comique, de faire exister ses personnages indépendamment du récit, de donner une impression de vie unique. De toute évidence, Ce bon vieux Sam est un apologue chrétien, un grand film sur l’apostolat, une profession de foi en la bonté humaine. Mais les développements altèrent, nuancent et finalement enrichissent ce propos.

Le fonctionnement du film repose sur le principe de frustration. Les actes de Sam deviennent des entraves au bonheur conjugal et génèrent les gags et la dramaturgie. Clairement, le sexe est, autant que l’altruisme, au centre de l’œuvre. Ainsi, une des séquences les plus emblématiques du film est celle où Sam, sur le point de faire l’amour à son épouse, est retardé par une multitude d’évènements qui s’enchaînent avec une précision diabolique. En étirant la séquence à la limite du supportable, le metteur en scène nous  fait éprouver une frustration analogue à celle des personnages à l’écran. Le désintéressement de Sam, montré comme frôlant la névrose, met donc en péril l’existence de son foyer. Ce bon vieux Sam s’avère alors la quête d’une harmonie entre les exigences de la famille et les élans d’un coeur noble. Harmonie chrétienne s’il en est.
Gary Cooper dans le rôle-titre renouvelle le miracle effectué dans L’homme de la rue, à savoir incarner avec une aisance stupéfiante un personnage à haute dimension symbolique.

Parabole chrétienne d’une complexité infinie qui finit par dispenser un sentiment de béatitude typique d’une certaine famille de chefs d’oeuvre hollywodiens (La vie est belle, La route semée d’étoiles…), Ce bon vieux Sam est un des plus singuliers fleurons de la comédie américaine.

Les carrefours de la ville (City streets, Rouben Mamoulian, 1931)

Un brave gars est tiraillé entre son amour pour la fille d’un malfrat et son honnêteté. C’est un film de gangsters édifiant, mou du genou et pour tout dire pas très passionnant. Les quelques plans atypiques de Mamoulian ne rendent l’oeuvre ni plus belle ni plus vivante. On peut comparer Les carrefours de la ville à 20 000 years in Sing sing de Michael Curtiz, film contemporain tout aussi édifiant mais mis en scène d’une façon bien plus alerte et bien plus habitée.

Les tuniques écarlates (North West Mounted Police, Cecil B. DeMille, 1940)

Un Texas Ranger collabore avec la police montée canadienne pour retrouver un meurtrier échappé au Canada.

Le récit est particulièrement riche, une profusion d’intrigues maintient l’intérêt du spectateur en dépit d’une mise en scène très statique et relativement pauvre en morceaux de bravoure. Le Technicolor, le premier de DeMille, est rutilant et met en valeur les uniformes écarlates de la police montée. L’ensemble est assez enfantin, à l’exception de la fille du méchant, jouéee par Paulette Goddard. C’est un caractère plus intéressant que les autres qui se réduisent à des archétypes naïfs. C’est une femme qui fait le mal par amour et que l’on peut rattacher à un type de personnage assez récurrent chez DeMille (Dalilah dans Samson et Dalilah, Nefertari dans Les dix commandements), des héroïnes complexes, dévorées par leur passion, qui nuancent la réputation simpliste de leur auteur et qui pimentent des films parfois un peu lisses.

L’odyssée du Dr Wassell (Cecil B. DeMille, 1944)

L’exploit du docteur Wassell qui, abandonné par ses supérieurs, évacua une dizaines de blessés impotents de l’île de Java au moment où celle-ci allait être envahie par les Japonais.

Plus qu’une exaltation de l’héroïsme, ce film de propagande tourné peu de temps après les faits est une profession de foi en Dieu et en la nation américaine, la seconde étant évidemment choisie par le premier. En effet, c’est plus par sa volonté de croire que par ses actes que Wassell sauve ses blessés. Au moment le plus critique, on le voit, désabusé, s’adresser à une statue de Bouddha. L’instant d’après, un régiment britannique arrive et Wassell remercie Bouddha d’un très vulgaire   » Compliments of the United States navy ». DeMille ne prêche donc pas ouvertement pour sa paroisse mais il montre la nécessité de la croyance au sein du pire des chaos. Puis il désacralise le moment au profit du clin d’oeil au public.

Emblématique de son auteur dans son alliage inextricable de sincérité prosélyte et de roublardise spectaculaire, la mise en scène limite la portée de l’oeuvre. En effet, si le style naïf de DeMille est en parfaite adéquation avec la représentation des temps mythiques -ceux de la Bible ou de la naissance des Etats-Unis-, il convient moins à l’actualité guerrière, fût-t-elle revêtue d’un vernis propagandiste. Comparons ce film aux Sacrifiés, chef d’oeuvre contemporain de John Ford traitant lui aussi des laissés-pour-compte de la US navy en situation de retraite. La guerre filmée par Ford (ou Walsh ou Hawks) permet d’exprimer les passions qui ressortent lorsque l’homme est plongé dans une situation extraordinaire,  elle fait réfléchir sur la nécessité des ordres, elle fait ressentir de façon viscérale la dureté des combats. Filmée par DeMille, elle est surtout prétexte à une débauche de moyens spectaculaires avec des personnages stéréotypés et complètement déterminés par l’imagerie propagandiste. Loin de moi l’idée de bouder mon plaisir devant un spectacle aussi généreux (ça pète de partout !) et surtout une histoire aussi bien racontée  -DeMille est peut-être le plus grand conteur du cinéma américain, il faut voir ici la virtuosité avec laquelle il jongle avec une multitude de personnages secondaires pourtant grossièrement dessinés- mais force est de constater que L’odyssée du Docteur Wassell est un film profondément enfantin, l’archaïsme de sa mise en scène ne laissant pas de place à la nuance et à la complexité.

Heureusement, Gary Cooper insuffle un peu de chair et d’émotion à cette superproduction. Gary Cooper, immense acteur qui trouve peut-être avec ce personnage exemplaire mais secrètement mélancolique son plus beau rôle. Ce qui n’est tout de même pas pas rien.

Les conquérants du nouveau monde (Unconquered, Cecil B. DeMille, 1947)

Une vraie, grande et belle saga épique sur des pionniers d’avant la guerre d’Indépendance.

Le film mêle brillamment petite et grande histoire. Cecil B. DeMille donne corps à des mythes qui ont présidé à la construction des Etats-Unis d’Amérique, notamment en opposant une paria réduite en esclavage par la justice anglaise à un méchant aristocrate. Paulette Goddard est très affriolante dans son rôle habituel de petite sauvageonne, Gary Cooper est un héros impassible, le Technicolor est certifié par Natalie Kalmus et la mise en scène a cette pureté archaïque qui fait la beauté primitive des fresques de DeMille. Loin d’être niais, Les conquérants du nouveau monde récèle aussi des instants d’horreur pure, telle la séquence où le héros découvre la famille massacrée; une leçon de gestion du hors-champ qui n’a rien à envier à un Jacques Tourneur en matière d’évocation diffuse du mal absolu. A noter tout de même pour les bonnes âmes qui seraient tentées par ce concentré d’idéologie WASP que la représentation des Indiens est clairement paternaliste.  C’est l’envers obligé de l’exaltation des vertus pionnières dans une oeuvre qui tire son sel du refus de l’ambigüité et du second degré.

Le cavalier du désert (The westerner, William Wyler, 1940)


Un western à la fois archaïque et audacieux. L’archaïsme se ressent dans le caractère très figé de la mise en scène de Wyler. Pas de lyrisme, pas de mouvement, pas de vitalité, beaucoup de bavardages dans ce western aride aux cadres très composés. La mise en scène est à l’image d’un héros monolithique qui véhicule une vision d’une rare naïveté. Héros idéalement incarné par l’icône absolue qu’est Gary Cooper. On ne croit pas à ce personnage mais on s’y attache comme à un héros de BD. L’audace se manifeste dans les expérimentations plastiques de Wyler et de son mythique chef opérateur, Gregg Toland. Audaces qui ne brillent pas toujours par leur pertinence. On a notamment droit au plan subjectif d’un mourant.
Bref, c’est comme si Wyler, réalisateur habitué aux prestigieux mélodrames et aux grandes fresques, s’était complètement désintéressé de son sujet et avait élaboré sa mise en scène sans se soucier le moins du monde de sa narration et du genre. Pas de souffle, pas de sous-propos politique ni de morale comme c’était souvent le cas dans les grands westerns, mais un terrain de jeu pour le réalisateur et son chef opérateur. Plutôt que leurs expérimentations surranées, on appréciera la beauté naïve qui émane de ce livre d’images et de son héros hiératique.