Les soeurs de Gion (Kenji Mizoguchi, 1936)

Deux soeurs geishas exercent leur métier, chacune à sa façon.

Les collaborations entre Kenji Mizoguchi et le scénariste Yoshikata Yoda –Les soeurs de Gion est la deuxième d’entre elles- me frappent toujours par leur perfection narrative. Une telle complexité (il y a une foultitude de personnage mais ni « gentil » ni « méchant ») restituée avec une telle clarté en si peu de temps (75 minutes) indique l’aptitude des auteurs à aller droit à l’essentiel. Ces gens savaient de toute évidence épurer leur intrigue de tout élément accessoire, superflu ou décoratif. Ici, l’épure n’est pas simplification abusive mais un moyen d’aller au coeur des problèmes soulevés par le sujet. La condition de geisha est montrée sans apitoiement, sans attendrissement, sans enjolivement, dans sa vérité nue et implacable. Je ne vois guère que le Fritz Lang du milieu des années 50 pour avoir su allier une telle hauteur de vue à une telle concision.

Si l’on ajoute que chaque plan est composé avec l’oeil d’un maître, que la sophistication visuelle va de pair avec la rigueur dramatique, si l’on ajoute que Mizoguchi gère chacun de ses effets avec la plus grande des précisions (ainsi du travelling avant final), on comprendra aisément que Les soeurs de Gion est -déjà- une sorte de chef d’oeuvre.

Les musiciens de Gion (Kenji Mizoguchi, 1953)

Une geisha initie la fille d’une défunte amie abandonnée par son père.

Ce qui est génial avec les films de geishas de Mizoguchi, c’est que le metteur en scène s’y attaque comme à un véritable genre. Un genre, c’est à dire un creuset infini d’histoires à raconter. Du coup, le cinéaste ne se répète pas et chaque nouvel opus lui permet de traiter de thématiques nouvelles, d’ajouter une pièce supplémentaire à la fresque sur la condition des prostituées japonaises que constitue une bonne partie de son oeuvre. Ici, le cinéaste développe autour des rapports simili-filiaux qui peuvent s’établir entre une expérimentée et une novice. Sans jamais verser dans le sentimentalisme. Le style allie génialement la crudité la plus effroyable à la pudeur la plus noble. Il faut voir la scène de la morsure pour comprendre le génie du metteur en scène. Un plan sur la bouche de la fille en sang suffit à exprimer l’horreur de la situation. Et l’écriture crée toujours cette terrible impression de vérité car le drame nait d’un système et non d’une personnage arbitrairement défini comme étant « méchant ».

Au gré du courant (Mikio Naruse, 1956)

Chronique douce-amère d’une maison de geishas. C’est du Naruse pur jus. Récit à différents points de vue, rapports entre des personnages féminins montrés dans toute leur complexité, poids de l’environnement moral et social. C’est moins la condition de prostituée que l’évolution d’un commerce dans un environnement économique de plus en plus hostile qui intéresse ici l’auteur. Les difficultés des employées tout autant que des patronnes montrent la dureté du capitalisme sans que le film ne passe pour un pamphlet politique. L’émotion est ténue mais bel et bien présente, notamment dans le dilemme final, dilemme qui est l’aboutissement d’un magistral enchevêtrement narratif. Dilemme qui se résout en fait de la plus terrible des façons mais l’élégance de Naruse, qui joue sur les ellipses et le hors-champ, empêche Au gré du courant de tomber dans le pathos.

Yoshiwara (Max Ophuls, 1937)

Rocambolesque histoire d’amour entre un officier français et une geisha à l’époque de la guerre russo-japonaise…Si on pouvait légitimement croire que ce sujet, la déchéance d’une noble ruinée qui devient geisha avant de s’amouracher d’un espion, était idéal pour Max Ophuls, auteur de peintures de courtisanes parmi les plus belles de l’histoire du cinéma, force est de constater que cette intrigue de roman de gare ne l’a guère inspiré.
Le premier souci du spectateur, c’est la reconstitution du quartier de Yoshiwara dans les studios de Joinville-le-Pont. Certes, Von Sternberg a montré que l’on peut réaliser de saisissants tableaux de l’Orient à partir de mises en scènes délibérément artificielles mais Shanghaï Express ou Shanghaï Geisture jouaient sur le mythe, le fantasme incarné plutôt que sur le réalisme pittoresque. Or il y a dans Yoshiwara un côté « la débauche au Japon pour les nuls » qui handicape le film, surtout à son début. Voir André Gabriello, le père d’Henriette dans Une partie de campagne, affublé de la barbichette de circonstance, jouer le tenancier d’une maison de geishas n’aide clairement pas à la suspension d’incrédulité.
Outre cet exotisme de pacotille, le scénario est atrocement conventionnel, brassant toutes sortes de clichés sans jamais donner une quelconque substance à ses deux personnages principaux, la faute à une caractérisation simpliste et à des dialogues d’une consternante niaiserie. Jamais le désir de l’officier n’est évoqué, son amour étant pur comme un fantasme de petite fille. Quant à sa dulcinée, elle est geisha mais elle a eu le bon goût de tenter de se suicider avant la première étreinte avec un client. L’hypocrisie puritaine n’est pas l’apanage des Américains…Que l’on se rappelle de la justesse et de la lucidité qui caractérisent Sans lendemain, le mélo qu’Ophuls a tourné deux ans après celui-ci. A partir d’une histoire aussi lamentablement écrite, il était difficile pour Max Ophuls de réaliser un bon film (précisons pour ne pas nous complaire dans le culte du génie maudit victime d’incapables qu’Ophuls a participé à l’élaboration du scénario).
Et de fait, la mise en scène est assez commune, bénéficiant simplement d’une photographie soignée d’Eugène Shüfftan, d’une poignée de plans joliment composés, de quelques travellings échevelés (il y en a moins que d’habitude, ils sont ici pour filmer l’action) et de trucages à base de transparences tout juste bons à épater le bourgeois d’alors. Il faut dire qu’une fois n’est pas coutume, Ophuls n’est guère aidé par ses comédiens. Le jeu solennel de Pierre-Richard Willm ne contribue pas à insuffler la chair qui manque cruellement à son personnage. Quant à Michiko Tanaka, elle est simplement inexistante, ce qui pour une héroïne d’Ophuls est gravissime, vous en conviendrez.

Une femme dont on parle (Kenji Mizoguchi, 1954)

Encore un très grand film du maître qui traite de la prostitution. Le film tourne autour des rapports tendus entre la tenancière d’une maison de geishas et sa fille. Un scénario aux ramifications multiples et brassant de nombreux personnages secondaires permet aux auteurs de montrer les différentes conséquences humaines de la prostitution, sans faire tomber l’oeuvre dans le misérabilisme. Les héros ne sont pas réduits à des archétypes, même la mère maquerelle n’a justement pas grand chose d’un personnage de mère maquerelle…La mise en scène est l’oeuvre d’un immense artiste qui se refuse à toute dérive ostentatoire. Il faut voir la discrète aisance avec laquelle la caméra se déplace dans cette maison, lieu quasi-unique de l’action, microcosme qui permet aux auteurs de cristalliser les multiples intrigues de l’histoire qui est par ailleurs d’une richesse et d’une concision inouïes (bravo également aux scénaristes Yoda et Narusawa). Il faut voir aussi l’étonnante crudité de certaines scènes, une crudité toujours frappante (les séquences les plus violentes arrivent souvent sans préambule) mais jamais complaisante. Les acteurs sont tous excellents, en particulier la jeune Kinuyo Tanaka.

Si le propre de l’art des grands maîtres est de montrer la complexité du monde avec la plus apparente des simplicités, alors Une femme dont on parle est le film d’un grand maître.