A l’ombre de Brooklyn (East side, West side, Allan Dwan, 1927)

A New-York, un orphelin dont une famille juive s’est entiché devient boxeur puis ingénieur.

Le scénario de ce véhicule pour George O’Brien est tarabiscoté mais la mise en scène virtuose insuffle à beaucoup de séquences vie et/ou force dramatique. Le New-York des années 20, avec ses gratte-ciels en construction, ses docks et son quartier juif plus tard reconstitué dans Il était une fois en Amérique est particulièrement bien montré. Au début, le panoramique sur le sud de Manhattan est d’autant plus beau qu’il apparaît comme impromptu. Cet ancrage documentaire n’empêche pas une stylisation plastique, typique de la Fox de l’époque, qui redouble l’impact spectaculaire des morceaux de bravoure; le clou de ceux-ci étant l’évocation du naufrage du Titanic, riche de détails terrifiants.

Salute (John Ford, 1929)

Quoique peu attiré par la Marine, le petit fils d’un grand amiral rejoint l’école navale d’Annapolis…

Historiquement parlant, Salute est un film important dans la carrière de John Ford. C’est le film qui lui a fait découvrir -et aimer à vie- la Marine. C’est le premier film qu’il a tourné avec Stepin Fetchit et Ward Bond, ce dernier faisant ici sa première apparition au cinéma. C’est aussi le premier rôle important (même si secondaire) de John Wayne.

Esthétiquement parlant, en revanche, Salute est un film mineur de son auteur. Si les parades sont joliment filmées et les matches de football américain découpés avec un dynamisme rare en ces débuts de parlant, le récit est platement conventionnel et la morale qui s’en dégage d’un simplisme rare chez ce grand artiste dialectique qu’était John Ford. Les scènes de bal et de bizutage sont émaillées de quelques trouvailles amusantes mais ces scènes existent comme en dehors de l’intrigue, elles ne lui donnent pas corps.

Sa majesté la femme (Fig leaves, Howard Hawks, 1926)

Depuis Adam et Eve jusqu’à aujourd’hui, la Tentation qui éloigne
l’épouse de son mari a revêtu diverses formes…

Il y a donc un épilogue et un prologue préhistorico-bibliques entrecoupés d’une histoire de couple urbaine et contemporaine. La partie biblique est très drôle, pleine de multiples trouvailles comiques tel le réveil en forme de noix de coco ou le dressing plein de feuilles de vigne (les « fig leaves » du titre original). Les intertitres sont également bien vus. Ainsi le carton de présentation de Eve: « La seule femme qui n’a jamais menacé son mari de retourner chez sa mère ». Les maquettes de dinosaures domestiques valent aussi leur pesant de cacahuètes.

La partie contemporaine est la matrice des futures célèbres comédies de Hawks. C’est déjà une guerre des sexes présentée d’une façon sèche, loufoque et absurde où l’homme comme la femme sont ravalés au rang de quasi-primates. Cinéma muet oblige, les affrontements sont traduits par des idées visuelles et non par des joutes verbales endiablées. Ainsi le plan sur les pieds de la femme qui fait les cent pas en attendant son mari parti réparer l’ampoule de la charmante voisine. Ainsi les techniques d’étranglement enseignées par le collègue misogyne du mari.

Quoique parfois exagérément caricatural (Hawks n’a pas la finesse d’observation de DeMille dans Why change your wife?) et quoique des séquences défilés de mode là essentiellement pour en mettre plein la vue au public avec le Technicolor bichrome altèrent son rythme, Sa majesté la femme est, déjà, une comédie 100% hawksienne et globalement réussie.

Igne l’épouse de son mari a revêtu diverses formes…

Trois sublimes canailles (Three bad men, John Ford, 1926)

En 1877, trois voleurs de chevaux s’incrustent dans un convoi de pionniers en route vers le Dakota. Suite à un drôle de malentendu, ils se mettent en tête de protéger une jeune orpheline.

En dehors des joyaux primitifs réalisés avec Harry Carey qui ne sauraient être comparés avec la suite de l’oeuvre, Trois sublimes canailles est -peut-être, je n’ai pas encore tout vu- le chef d’oeuvre muet de John Ford. Le mariage entre l’intime et le grandiose est bien plus harmonieux que dans Le cheval de fer tourné précédemment. L’intrigue n’est pas toujours très bien ficelée (certaines coupes de la Fox se font sentir) mais elle est littéralement transcendée par le talent du metteur en scène.

Ford passe avec un égal brio de la tendresse des jeux de séduction entre jeunes gens (ha, Olive Borden dans son bain!) à l’horreur pure d’un incendie d’église qui a plus à voir avec les scènes de massacre organisé de La porte du Paradis qu’avec quoi que ce soit d’autre dans sa filmographie à venir. Sans oublier évidemment les magnifiques images de convois de pionniers se déployant dans l’immense prairie. Enfin, même si là n’est pas le sujet d’un film qui se concentre sur la ruée des pionniers, on notera la dignité avec laquelle sont filmés les Indiens qui voient passer les convois sur leurs terres. A un plan symbolique près, l’inspiration plastique semble toujours naturelle, la beauté révélée et non calculée.

Trois sublimes canailles cristallise une époque mythique, un moment de transition où naît non pas une nation mais une civilisation, un moment où les frontières sont assez incertaines pour que des circonstances hasardeuses révèlent l’inattendue grandeur d’âme de certains personnages. C’est en cela un des plus beaux westerns qui soient.

Le corsaire de l’Atlantique (Seas beneath, John Ford, 1931)

A la fin de la Première guerre mondiale, un navire américain a pour mission de neutraliser un redoutable sous-marin allemand. Lors d’une escale, un officier américain va s’amouracher de la soeur du commandant germain…

Seas beneath appartient à la même lignée que Patrouille en merLes hommes de la mer, Les sacrifiés et autres Permission jusqu’à l’aube: c’est un des films dans lesquels John Ford filme l’équipage d’un navire. Plus que les batailles, c’est la vie des marins qui importe ici. La camaraderie, les fanfaronnades des vieux loups de mer, la timidité des bleusailles, les escales dans les ports, les rencontres avec des femmes à la morale douteuse…Avec un tel matériau, vous vous en doutez, Ford est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau. En mettant en scène les situations avec ce qu’il faut de truculence, il donne vie et donc vérité à ce qui n’aurait pu être qu’un film de guerre conventionnel.

De plus, Seas beneath se distingue par un réalisme quasi-documentaire: une attention particulière est dédiée à la technique des marins et sous-mariniers lors de la scène de bataille finale. On notera également le profond respect avec lequel les Allemands sont représentés; le cinéaste offre à l’équipage du sous-marin ennemi plusieurs scènes magnifiques de dignité et de grandeur morale. Enfin, le futur réalisateur de Qu’elle était verte ma vallée montre déja son pessimisme lucide quant au poids des sentiments individuels devant les nécessités sociales (ici: la guerre). Après PilgrimageSeas beneath est un des meilleurs films que John Ford a réalisé au début des années 30, un des plus emblématiques de son auteur.