Taxi! (Roy del Ruth, 1932)

A New-York, la fille d’un brave chauffeur de taxi en prison pour avoir tué un rival mafieux est séduite par un chauffeur indépendant, qui veut s’opposer violemment à la mafia des taxis…

Une sympathique romance prolétarienne comme en réalisaient Raoul Walsh ou Tay Garnett à la même époque. Roy Del Ruth, qui sait inventer des plans percutants, n’a cependant pas la fluidité de Garnett. Le film est vif et dru, les deux personnages passant autant de temps à se taper qu’à s’embrasser. La mise en scène est riche de détails réalistes et de personnages secondaires pittoresques qui enracinent l’action dans les quartiers populaires de New-York. Loretta Young et James Cagney forment un couple jeune, attachant et plein de vitalité. Le récit a cette finesse de justifier à moitié les emportements du personnage violent de Cagney par les agressions et la domination injuste qu’il subit. Cependant, son opposition avec son épouse, qui craint de le perdre comme elle a perdu son père, finit par apparaître abstraite et invraisemblable lorsque cette dernière en vient à desservir celui qui est quand même son mari: comme souvent dans ces courts films américains du début des années 30, il y a une belle densité narrative mais aussi un regrettable manque de continuité dans l’évolution psychologique des personnages. Taxi! est donc un assez bon film mais décevant dans sa dernière partie.

Fortunes rapides (Quick millions, Rowland Brown, 1931)

Après une altercation avec un policier, un routier monte un gang de racketteurs.

La trame est vue et revue, la narration est rapide jusqu’à l’aridité (caractéristique typique de l’époque et du genre) tandis que la sympathie de Spencer Tracy accentue l’ambiguïté morale. Bref, c’est pas mal mais un peu surestimé.

Le tombeur de ces dames (The ladies man, Jerry Lewis, 1961)

Un jeune homme fuyant les femmes depuis que sa dulcinée est partie avec un autre est embauché dans une pension pour jeunes filles.

Deuxième long-métrage réalisé par Jerry Lewis, Le tombeur de ces dames permet au comique d’assouvir sa soif de contrôle total sur la mise en scène. Rarement les possibilités du studio auront été exploitées avec une telle inventivité. A l’exception de l’introduction, le décor est unique: c’est celui de la pension. La dramaturgie est réduite à peau de chagrin et chaque séquence de ce film quasi-expérimental est prétexte d’une idée visuelle. Jerry Lewis est l’héritier direct de Chaplin et Keaton mais aussi et surtout des Marx Brothers en ceci que sa folie contamine jusqu’aux décors et accessoires qui, libérés des lois de la physique, sont le support de l’expression d’une poésie surréaliste que n’aurait pas reniée Jean Cocteau. Ainsi des papillons collectionnés qui s’envolent après que Jerry ait ouvert le cadre où ils étaient fixés. Jerry siffle alors; il reviennent se fixer. On pourrait aussi citer les plans hallucinants où l’ensemble de la maison est vue transversalement, telle une maison de poupées, et la mise en abyme télévisuelle. Certes ces idées sont d’une intérêt inégal, plusieurs gags sont lourds notamment ceux à base de grimaces, mais sa fantaisie et sa vitalité -fut-elle outrée- font du Tombeur de ces dames un film nettement moins ennuyeux que ceux de Jacques Tati, l’autre démiurge burlesque de l’époque.

Casier judiciaire (You and me, Fritz Lang, 1938)

Un homme en liberté conditionnelle qui travaille dans un grand magasin se marie à une vendeuse. Il ne sait pas qu’elle aussi est une ancienne criminelle…

Dernier volet de la passionnante trilogie de Fritz Lang avec Sylvia Sidney, Casier judiciaire est une sorte de mixte improbable entre Frank Borzage et Bertolt Brecht, très intéressant quoique foncièrement raté. Le film démarre comme une virulente critique de la société de consommation avec une étonnante introduction musicale. Kurt Weil a participé au film. Avant de quitter prématurément le projet, le compositeur engagé de L’opéra de Quat’sous a signé quelques chansons qui constituent les moments forts de l’oeuvre. Ces séquences musicales sont servies par des audaces visuelles puissamment expressives auxquelles Fritz Lang allait par la suite renoncer pour épurer son style.

A la base du projet, il y a donc un propos politique radical. L’idée était de délivrer celui-ci à travers une histoire d’amour entre deux repris de justices. Au début, ce jeune couple est filmé avec une simplicité et une franchise dignes de Frank Borzage, poète lyrique chez qui le contexte social était très important. Les escalators du grand magasin et les petites chambres de pensions de famille sont le décor schématique et vrai de leur idylle. George Raft joue comme Spencer Tracy à la même époque.

Malheureusement, au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, les rebondissements sont de plus en en plus improbables. L’interaction entre l’histoire du couple et le message d’ailleurs mal défini du film (la virulence de Lang a sans doute été détournée par la Paramount) est mauvaise. La seconde se trouve finalement asservie à la première, au détriment de la vraisemblance et de la logique. Le hiatus de l’écriture culmine dans une fin qui contredit littéralement l’excellente introduction. Avec la scène qui voit Sylvia Sidney expliquer, démonstration arithmétique à l’appui, aux pieds-nickelés qu’il vaut mieux être salarié que cambrioleur pour s’enrichir, Casier judiciaire se transforme en une apologie quasiment comique du capitalisme et des patrons. C’est comme si Lang, conscient de la bêtise de ce qu’on lui demandait de filmer, s’en amusait. Au final, il reste un film décidément étrange, mal fichu mais plein de beautés et d’intérêt.

Intrigues en Orient (Background to danger, Raoul Walsh, 1943)

Un agent américain contrecarre les plans des nazis visant à ce que la Turquie déclare la guerre à l’URSS.

Ce rocambolesque film d’espionnage est un produit typique de la Warner à l’époque de son firmament. On retrouve Sydney Greenstreet en salaud nazi et Peter Lorre en fourbe. Certaines péripéties aberrantes montrent que le scénario a dû être écrit à l’arrache mais ces 80 minutes sont suffisamment mouvementée, rythmées et fantaisistes pour constituer un agréable divertissement.

Scarface (Howard Hawks, 1932)

Dans le cadre du « blogathon » Early Hawks

Pourquoi regarder le Scarface de 1932 aujourd’hui ?
Auréolé d’une réputation sulfureuse dûe à ses démêlés avec la censure, quasi-invisible jusqu’au début des années 80, il jouit aujourd’hui d’un statut de classique quasi-indiscuté. Discutons donc cette réputation à l’aune de l’oeuvre de Hawks mais aussi à celle des films contemporains du même genre.

Si Howard Hawks aimait à dire qu’il considérait Scarface comme son film préféré, c’était sans doute pour des raisons extra-cinématographiques. Scarface ayant été réalisé avec son copain Howard Hughes contre un système hollywoodien que tous deux abhorraient, l’expérience est restée pour Hawks un idéal de travail en toute indépendance. Pourtant, d’un point de vue esthétique, le film est un des moins typiques de son auteur. Il est gorgé de symbolisme lourdingue et d’effets de style ostensibles (la mort de Boris Karloff au bowling, Raft qui joue perpétuellement à pile ou face…) dont la principale fonction depuis 70 ans est d’alimenter la glose des médiocres historiens du cinéma. Or ce qui caractérise les chefs d’oeuvre (non-comiques) de Hawks, c’est l’apparente disparition du style. La rivière rouge, Rio Bravo, Air force…sont des films dans lesquels tout le génie du cinéaste semble travailler dans une seule direction: nous faire oublier sa présence derrière la caméra pour mieux nous faire partager le quotidien extraordinaire des groupes d’aventuriers montrés. Scarface, lui, est très théâtral en dépit de ses séquences d’action nerveuses. Il avance par scènes. Son rythme, pas complètement maîtrisé, n’a ni la frénésie de La dame du vendredi ni la tranquille fluidité de La captive aux yeux clairs. En 1932, le cinéma parlant en est encore à s’inventer.

Certes audacieux pour l’époque, Scarface n’était toutefois pas le seul film du genre et ses difficultés avec la censure sont venues autant de l’instrumentalisation de la commission Hays par des moguls hollywoodiens empressés d’étouffer les velléités d’indépendance des cinéastes que du contenu réel du film. Par exemple, L’ennemi public de William Wellman, tourné la même année n’est pas beaucoup moins violent que Scarface. Il a de plus le mérite d’être plus sec, de ne pas faire dans le symbolisme ou la suggestion mais de proposer des plans percutants qui vont droit au but. Ainsi, aucune image dans le film de Hawks ne produit un effet aussi frappant sur le spectateur que la « livraison » finale du corps de James Cagney dans L’ennemi public.

Reste aujourd’hui un film de gangsters d’excellente facture mais dont les aspects les plus originaux ont été atténués par les exigences de la commission Hays: la relation incestueuse avec la soeur n’est plus que suggérée tandis que la mère, à l’origine une criminelle, devient moralisatrice pour que l’image des Italo-Américains ne soit pas trop froissée! Reste aussi un film qui a le mérite essentiel d’avoir inspiré le chef d’oeuvre opératique et moral d’Oliver Stone et Brian De Palma. C’est peut-être le propre des classiques que d’être copié mais aussi dépassé par des successeurs. Au contraire des chefs d’oeuvre qui eux, sans nécessaire postérité, ne peuvent susciter qu’un amour inconditionnel.

Skidoo (Otto Preminger, 1968)

Une parodie hippisante des films du genre James Bond. Le casting est gratiné (Jackie Gleason, George Raft, Cesar Romero, Mickey Rooney, Richard Kiel, Burgess Meredith…et Groucho Marx !) et la musique de Harry Nilsson est sympathique mais l’absence de trame narrative digne de ce nom tandis que les délires s’éternisent rend le film ennuyeux. Ce manque de rigueur dramatique est un problème récurrent dans les comédies débridées des années 60 (La party par exemple).  Ce n’est évidemment pas dans Skidoo que l’immense talent d’Otto Preminger s’est le mieux exprimé.