L’aveu (Summer storm, Douglas Sirk, 1944)

Dans la Russie pré-révolutionnaire, un juge d’instruction et un comte débauché s’amourachent d’une jeune et belle moujik mariée à un de leurs serviteurs.

En adaptant Drame de chasse de Tchekhov, Rowland Leigh, Michael O’Hara et Douglas Sirk ont brillamment clarifié les caractères et les enjeux dramatiques d’un roman au déroulement un peu laborieux. Le cinéma leur permet d’aller droit à l’essentiel en un minimum de temps. Ainsi, je ne me souviens pas d’un seul chapitre qui rende aussi sensible la joyeuse décadence de l’aristocratie russe que la séquence du mariage, quelque part entre Bunuel et Renoir. La subtilité lunaire du jeu de Edward Everett Horton à contre-emploi dans le rôle du comte y est pour beaucoup.

Le choix des adaptateurs d’avoir reporté l’action des années 1880 aux années 1910, qui précèdent immédiatement la révolution d’octobre 1917, contribue à enrichir le climat politique de l’intrigue policière initiale. Summer storm n’est pas un film explicitement historique mais l’atmosphère de cocote-minute sociale où les rapports entre les classes sont sur le point de s’inverser y est particulièrement prégnante. Les belles et pauvres ambitieuses hésitent entre séduire les derniers boyards et précipiter leur perte.

Enfin, la profonde beauté de Summer storm tient peut-être au fait qu’y est retracé, plus précisément que dans le roman, l’éternel drame d’une humanité faible déchirée entre ses pulsions et la nostalgie d’une certaine pureté. Si le pessimisme est de rigueur, on sent que leurs sentiments sont sincèrement ressentis par les personnages masculins, y compris lorsqu’ils se montrent infidèles. Ce grâce au bonheur d’expression des scènes à la campagne éclairées par Schüfftan et surtout, surtout, grâce à la géniale interprétation de George Sanders dans le rôle principal. La plus belle de sa carrière? C’est que jamais je n’avais vu son célèbre cynisme parer une tristesse aussi vraie.

Ambre (Forever Amber, Otto Preminger, 1946)

Dans le Londres du XVIIème siècle, le destin d’Ambre St Clare, courtisane soumise à ses ambitions sociales et à son amour sincère pour un noble déchu par le Roi.

Ambre est une magnifique superproduction de la Fox qui nous donne à voir une femme tellement dévouée à l’homme qu’elle aime qu’elle apparaît immorale et légère vu qu’elle n’attache aucune importance aux convenances sociales. Le style distancié d’Otto Preminger au service d’un matériau essentiellement mélodramatique crée un portrait féminin  parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma. On ne pleure pas sur chaque turpitude infligée à Ambre mais on admire son abnégation romantique. L’élégance du cinéaste n’exclut pas une fougue romanesque amplifiée par la somptueuse musique de David Raksin, tantôt dramatisante tantôt maniériste par rapport à la musique baroque de l’époque représentée.

Elle n’exclut pas non plus une fabuleuse générosité plastique. Le grand chef opérateur Leon Shamroy a concocté un Technicolor parmi les plus beaux des années 40. En effet, la première chose qui frappe lorsqu’on regarde Ambre, ce sont les couleurs flamboyantes, l’utilisation du orange notamment. La chevelure auburn de Linda Darnell, les intérieurs éclairés à la bougie, les incendies spectaculaires contribuent à insuffler de la chaleur à la mise en scène de Preminger. Il faut voir la séquence du début dans laquelle la jeune Ambre transforme sa chemise de nuit en corset sous l’effet de ses lectures nocturnes. C’est à la fois brillamment évocateur quant à la psychologie de l’héroïne et hautement érotique, les formes plantureuses de Linda Darnell cadrée en contre-plongée étant superbement mises en valeur par les éclairages mordorés. C’est du grand art. Linda Darnell est d’ailleurs époustouflante dans tous les sens du terme.

Chef d’oeuvre aussi bien plastique que dramatique, Ambre est un parfait représentant de l’âge d’or du système des studios hollywoodiens.

Samson et Dalila (Cecil B. De Mille, 1949)

L’Ancien Testament, quel fabuleuse réserve d’histoires mythiques…Et qui mieux que DeMille, a su mieux les mettre en images ? Personne. Souvent simpliste, DeMille avait un véritable don pour l’imagerie, don qui en faisait le cinéaste biblique idéal. Ne pas chercher de subtilité dans sa mise en scène rigoureusement archaïque mais se délecter des plans très composés, de ces cadres bariolés qui sont un beau contrepoint à une narration épurée. Se délecter aussi des diverses petites tenues d’Hedy Lamarr, une des plus belles actrices de tout le cinéma hollywoodien, femme fatale idéale dont l’interprétation sensible du personnage de Dalila fait que le film de DeMille est aussi, quelque part, un beau portrait de femme amoureuse.

Le démon de la chair (The strange woman, Edgar G.Ulmer, 1946)

Un authentique et -superbe- mélodrame en costume.
Cette adaptation d’un roman de Ben Ames Williams, auteur de Leave her to Heaven, est mise en scène par Edgar G.Ulmer, un des rares cinéastes à qui l’on peut attribuer le qualificatif de « maudit ». Sa carrière l’a mené des théâtres de Max Reinhardt aux studios de Cinecitta en passant par les plateaux de films d’exploitation en tout genre -des films « ethniques » notamment. Dans la mise en scène du Démon de la chair, un des très rares films de série A qu’il a eu l’occasion de réaliser, c’est la facette expressionniste de l’artiste qui est évidente. Le travail sur la photo (superbe noir&blanc charbonneux), les cadrages et les éléments reflète les tourments intérieurs des personnages; soit la définition même de l’expressionnisme cinématographique, si souvent galvaudée. Ulmer a été élève du grand Murnau et cela se voit ! Cela se voit entre autres dans la séquence centrale sublime qui retrouve une beauté naïve et premier degré propre au cinéma muet.
Comme l’auteur de Nosferatu, Ulmer filme ici les aléas des âmes passionnées. L’héroïne, jouée de façon génialement outrée par la belle Hedy Lamarr, est un personnage magnifique, au-delà du bien et du mal. Ses actes imprévisibles guident une narration romanesque, fertile en rebondissements. Le film, tout en montrant les drames (morts…) qui en découlent, exalte les passions et montre l’hypocrisie de la société puritaine à travers le personnage de George Sanders qui voudrait condamner sa maîtresse mais qui ne peut lutter contre ses pulsions amoureuses. Enfin, si Ulmer est sans doute le plus digne des héritiers de Murnau, son style ne se limite pas à une pâle resucée de celui de son maître. Concluons donc en mentionnant qu’un travail digne d’Albert Lewin sur les décors et les accessoires singularise sa mise en scène dans Le démon de la chair et ajoute le raffinement de l’esthète au lyrisme violent du sombre romantique.

Quatre hommes et une prière (John Ford, 1938)

Le problème de Quatre hommes et une prière, c’est le tiraillement. Tiraillement entre gravité d’un sujet typiquement fordien (la lutte de quatre hommes pour réhabiliter leur colonel de père) et péripéties de bande dessinée (plusieurs fois, j’ai pensé à Tintin). Peut-être que l’œuvre aurait été réussie si Ford avait mis en scène ces aventures coloniales avec plus de légèreté, plus de dynamisme et moins de solennel. Malgré cela, le film se suit sans trop de déplaisir grâce notamment à un casting sympathique.