Fort-Dolorès (René Le Hénaff, 1938)

Au fin fond de la pampa, des hommes exilés tiennent un ranch tout en rêvant à la fille du voisin.

Je comprends ce qui a pu passionner Paul Vecchiali dans ce film: l’homérotisme plus que latent, le refoulement des désirs et leur confrontation en lieu clos qui font de Fort-Dolorès un lointain parent du génial Café des Jules. Il n’empêche que c’est nul. Lorsque le plus grand de nos critiques moustachus s’extasie sur la mise en scène de René Le Hénaff, il m’est impossible de le suivre. D’abord, les acteurs sont tous médiocres. Même le plus brillant de la distribution, Pierre Larquey, ne fait jamais oublier qu’il joue un rôle tant son interprétation sent le chiqué. De plus, le réalisateur n’a pas le sens du paysage qui aurait pu donner une consistance plastique aux mythes charriés par un récit laborieux. Seule la séquence finale, assez belle, concrétise le potentiel poétique de cette allégorie téléphonée.

Coeur fidèle (Jean Epstein, 1923)

Une orpheline amoureuse d’un brave garçon est enlevée par un marlou…

Ce pseudo-classique du cinéma muet français n’est en réalité qu’un poussiéreux mélodrame saupoudré de fatras avant-gardiste. Outre le scénario d’un schématisme caricatural, la direction d’acteurs est particulièrement déficiente. Léon Mathot, qui a prouvé plusieurs fois qu’il était un bon comédien, dessert son personnage de brave garçon tant l’expression de sa candeur confine à la niaiserie. Le découpage « impressionniste », ne laissant guère le temps aux plans, paraît aujourd’hui plus hasardeux qu’autre chose (pourquoi tous ces raccords dans l’axe?).

Deux séquences se distinguent par l’ostentation de leur montage. Dans l’une (la fameuse fête foraine), le déferlement d’images, imprécis et sans objet, tourne à vide tandis que l’autre est la seule bonne scène du film puisque la virtuosité formelle y est intimement liée à l’évolution émotionnelle d’un personnage (le méchant qui prend conscience qu’il est trompé pendant un concert de rue). N’était ce passage où la réalisation est -brillamment- expressive, Coeur fidèle aurait été épouvantable de bout en bout.

L’auberge rouge (Jean Epstein, 1923)

Dans une auberge perdue dans la montagne, un courtier en diamants est assassiné.

Adaptation de la nouvelle de Balzac sortie trente ans avant la célèbre comédie noire de Claude Autant-Lara, L’auberge rouge est un des premiers travaux cinématographiques de Jean Epstein, théoricien avant-gardiste alors âgé de 25 ans. C’est un exercice de style plein d’expérimentations et de recherches. On sent dans le montage et le découpage une volonté d’explorer toutes les possibilités d’un art presque aussi jeune que le cinéaste. Ce cinéaste ne s’est pas encore enfermé dans la froideur absconse qui caractérise certains de ses films ultérieurs (La glace à trois faces) et chacune de ses trouvailles a un but expressif. C’est parfois naïf, c’est parfois lourd, ça n’est jamais vain. C’est même dans l’ensemble très convaincant. Toute l’exposition dans la grande salle de l’auberge est étonnante de maîtrise. L’atmosphère balzacienne, trouble, mystérieuse et propice au romanesque, est excellemment rendue grâce entre autre à des cadrages joliment composés et à des acteurs aux gueules pittoresques. On peut également citer le montage parallèle de l’exécution, séquence inspirée de Griffith dans laquelle Epstein a eu l’idée d’insérer des plans subjectifs porteurs d’une poésie bienvenue. Si tout n’est pas d’égale valeur dans cette oeuvre de jeunesse (qu’y a t-il de plus inintéressant qu’une scène de tribunal? une scène de tribunal muette!), si on peut regretter quelques conventions mal digérées, L’auberge rouge n’en reste pas moins un très bon film, un des rares fleurons non périssables de l’Avant-garde française.