Le souffle de la violence (Violent men, Rudolph Maté, 1955)

Un ancien capitaine nordiste devenu rancher rechigne à s’engager dans un conflit entre ses voisins fermiers et le gros baron du bétail qui veut s’accaparer toutes la vallée.

Un excellent western bizarrement mésestimé. D’abord, le scénario est d’une grande richesse sans que cette richesse ne semble procéder d’une bête accumulation. L’ensemble des noeuds dramatiques, y compris la passion adultérine qui au début semble un cheveu sur la soupe, procède de deux événements originels (une guerre entre un éleveur ambitieux et des fermiers et l’installation d’un ancien soldat pour raisons de santé) dont les conséquences sont déroulées avec une imperturbable logique sauf dans la dernière partie qui apparaît précipitée au bénéfice de l’action. Ensuite, la distribution est royale. Aucun stupéfiant contre-emploi mais Glenn Ford en cow-boy, Barbara Stanwyck en garce et Edward G.Robinson en potentat infirme sont bien sûr parfaits. Ils insufflent chair et vie à leurs personnages archétypaux mais non dénués de nuances.

Enfin, la mise en scène de Rudolph Maté, que je ne connais guère, m’a étonné par sa précision et son souffle visuel. Non seulement, les séquences de violence sont emballées avec une inventivité et une percutante sécheresse bien dignes des petits maîtres hollywoodiens de l’âge d’or (Phil Karlson, Don Siegel…) mais l’ancien chef-opérateur de Dreyer sait se servir de l’encore jeune Cinémascope pour établir une relation entre des hommes et un paysage, magnifiant les uns aussi bien que l’autre. De surcroît, ses séquences de destruction et d’incendie sont d’une ampleur qui surprend venant d’une production de ce petit studio qu’était la Columbia. Succédant à des images de centaines de chevaux et bovins au galop, le surgissement d’une diligence en feu à travers une baie vitrée a époustouflé l’amateur de westerns blasé que je suis. Ainsi, si Le souffle de la violence ne se limite pas à un affrontement manichéen entre le gentil cow-boy et le méchant propriétaire mais tient bien la promesse de son titre français -à savoir montrer l’embrasement progressif d’un homme et d’une région-, il le doit également à l’intelligence et au savoir-faire de son réalisateur.

Les révoltés de la Claire-Louise (Appointment in Honduras, Jacques Tourneur, 1953)

Pour assurer un rendez-vous avec des rebelles au Honduras, un aventurier américain détourne un cargo, s’allie à des repris de justice et prend en otage un couple de riches touristes.

Solide petite série B d’aventures. Le suspense autour des péripéties exotiques (à noter les plans particulièrement terrifiants de reptiles en tous genres et dans toutes sortes de situations) n’est pas une fin en soi mais révèle les personnages à eux-mêmes. La survie dans la jungle fait naître au sein du groupe une violence érotique qui ramène peu à peu hommes et femmes à un état pré-civilisé. Le viril Glenn Ford et l’affriolante Ann Sheridan en sont les parfaits interprètes. Outre sa concision, c’est cette place centrale accordée aux personnages (à l’évolution conjointe de leurs caractères, de leurs positions sociales et de leurs désirs) qui rend un Appointment in Honduras infiniment supérieur aux pseudo-films d’aventures tournés trente ans après avec dix fois plus de savoir-faire technique et de moyens financiers. Il y a ainsi plus d’humanité dans le regard jeté par Ann Sheridan à son mari avant d’embrasser l’homme qui lui a sauvé la vie que dans l’intégralité des quatre Indiana Jones.

La poursuite des tuniques bleues (A time for killing, Phil Karlson, 1967)

Des soldats sudistes s’évadent le dernier jour de la guerre de Sécession…

L’idée de montrer comment, sous l’effet de la haine personnelle, une violence militaire se transforme en violence individuelle ne manquait pas d’intérêt. Il y a quelques bonnes idées, de-ci de-là. Malheureusement, la désinvolture générale -la mise en scène manque de souffle tandis que Glenn Ford a l’air de s’en foutre- ruine le potentiel de ce qui aurait pu être un grand western.

Le jour des Apaches (Day of the evil gun, Jerry Thorpe, 1968)

Un pistolero dont l’épouse et la fille ont été enlevées par les Apaches part à leur recherche, aidé par son voisin qui avait une liaison avec sa femme.

L’habituelle recherche des femmes enlevées par les Indiens est donc mêlée à une idée originale et riche de potentiel dramatique. Les deux personnages principaux sont particulièrement intéressants. Caractérisés avec finesse et simplicité, ils réagissent avec une justesse humaine éloignée des poncifs hollywoodiens. Le regard est droit, le style est sec et sans fioriture (on note la brutalité des transition entre les séquences). Glenn Ford et Arthur Kennedy sont excellents. Physiquement parlant, Kennedy quinquagénaire évoque ce monstre d’humanité qu’était Rellys. Le pessimisme de Jerry Thorpe  n’est pas fanfaron comme celui d’un Peckinpah. Il est dur, lucide et donc inévitablement tempéré par des gestes qui vont à l’encontre de ce pessimisme, des gestes que la caméra saisit dans toute leur soudaineté. Day of the evil gun est donc un beau western qui, sans payer de mine, est injustement méconnu.

Allo…brigade spéciale (Experiment in terror, Blake Edwards, 1962)

A San Francisco, une jeune femme menacée par un tueur asthmatique appelle la police.

Les personnages principaux, que ce soit celui de Lee Remick ou celui de Glenn Ford, n’ont aucune consistance, ils sont complètement asservis à une intrigue mal ficelée. Il manque un point de vue pour raconter l’histoire qui s’éparpille. Un personnage secondaire comme la maman chinoise introduit un peu d’humanité mais sur trois scènes dans lesquelles elle apparaît, deux sont redondantes. Bref, le scénario est vraiment mal fichu et les 122 minutes du métrages contiennent des longueurs rebutantes.

Néanmoins, Blake Edwards s’est livré à un exercice qui ne manque pas de style. Plusieurs séquences sont en effet l’occasion pour le metteur en scène de briller. De l’ouverture parfaite à la fin qui anticipe L’inspecteur Harry, nombreuses sont les séquences qui retiennent l’attention du spectateur rendue éparse par le script en bois. Tout ce qui a trait au travail de la police inspire particulièrement le cinéaste. Ecoutes téléphoniques, filatures et hélicoptères dernier cri semblent littéralement fasciner l’auteur de La panthère rose. La musique de Mancini et la photographie de Philip Lathrop, toutes deux remarquables, contribuent grandement à la réussite des morceaux de bravoure. Bref, Experiment in terror est une demi-réussite.

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse (Vincente Minnelli, 1962)

Une famille argentine d’origine européenne se déchire lorsqu’éclate la seconde guerre mondiale.

« Grandiose » est un terme qui sied parfaitement à ce remake du classique muet avec Rudolph Valentino. Vincente Minnelli s’en donne à coeur joie. Le Cinémascope-couleurs est plus que flamboyant, la mise en scène ouvertement expressionniste, la théâtralité complètement assumée. Plusieurs magnifiques morceaux de bravoure, au premier rang desquels la mort du patriarche foudroyé par une crise cardiaque une nuit d’orage après un terrible discours annonçant le drame qui va s’abattre sur sa famille, sont à faire figurer dans l’anthologie du cinéaste.

Néanmoins ce style rococo -clinquant diraient peut-être certains- ressemble parfois à un éclatant vernis uniformément appliqué sur un matériau fondamentalement déséquilibré. Le récit, riche d’enjeux dramatiques, manque d’unité. Les différentes intrigues sont liées uniquement par l’artifice symbolique et lourdaud des quatre cavaliers du titre. A ce problème s’ajoute celui d’une distribution prestigieuse mais inégale. Glenn Ford peine à être crédible en dandy contraint de s’engager. Le foisonnement narratif et l’ultra-dramatisation de la mise en scène ne camouflent donc pas complètement la superficialité des Quatre cavaliers de l’Apocalypse.

Cette fresque spectaculaire au sens le plus pur du terme est tout de même assez impressionnante pour être vue sans ennui. Ce qui pour un film durant deux heures et demi n’est pas un mince compliment.

Désirs humains (Fritz Lang, 1954)

Remake de La bête humaine dans un contexte américain.

Sous ses dehors de banal film noir, Désirs humains est une oeuvre magistrale, transcendée par le style de Fritz Lang qui se concentre sur l’essentiel de son sujet, c’est à dire la mécanique des passions humaines. Toutes les conneries folkloriques qui alourdissaient le film de Renoir ont été évacuées; l’atavisme et le charbon en premier lieu. Il n’y a pas de superflu. Seul le personnage de Kathleen Case apparaît comme une concession (concession à qui? à quoi? au studio? à la fidélité au roman?) tant il dépare l’implacable tragédie. La rigueur d’une mise en scène toujours plus épurée annonce le chef d’oeuvre que sera L’invraisemblable vérité.