La belle vie (Robert Enrico, 1963)

De retour de son service militaire en Algérie, un jeune Parisien se marie…

Existe t-il un cinéaste ayant mieux concrétisé le mantra de François Truffaut qui prétendait « faire son nouveau film contre son film précédent » que Robert Enrico lorsqu’il enchaîna son premier et son deuxième long-métrage, à savoir La belle vie et Les grandes gueules? La belle vie est en effet aux antipodes du cinéma populaire et viril auquel on associe habituellement Enrico. Avec son absence d’intrigue forte, ses acteurs jeunes et inconnus, son filmage dans les rues de Paris, son goût puéril pour les artifices visuels (particulièrement d’agaçants accélérés) et son ton confidentiel, c’est clairement un film de la Nouvelle Vague.

La principale différence avec les premiers films de Truffaut, Godard, Rivette, Rohmer et Chabrol, c’est qu’il est engagé politiquement. Ainsi, régulièrement, des images d’actualité violente, notamment de la guerre d’Algérie, viennent trouer la chronique conjugale. Procédé justifié par le sujet profond de l’oeuvre qui est le rattrapage d’un jeune couple par la marche du monde. Quelques notations amères sur le quotidien du ménage confronté à la dureté économique préfigurent les films d’un Bernard Paul. Toutefois, l’oeuvre m’aurait semblé plus forte et plus courageuse si le jeune homme, au plus fort de son désoeuvrement, s’était rengagé lui-même plutôt que de se disputer conventionnellement avec les paras-recruteurs. En l’état, La belle vie a de louables ambitions mais ne rentre pas suffisamment dans le vif de son sujet.

Liberty Belle (Pascal Kané, 1983)

Au début des années 60 à Paris, un étudiant qui suit les cours d’un intellectuel de gauche se lie d’amitié avec un jeune militant pour l’Algérie française.

Même si faire de l’ami mac-mahonien un membre de l’OAS a des arrières-goûts revanchards de la part d’un ancien critique qui devait bien sentir que sa réponse écrite à Louis Skorecki (et, indirectement, à Michel Mourlet, dans les Cahiers du cinéma n°293) n’avait pas convaincu grand-monde, force est de constater que ce personnage, qui met son amitié au-dessus de ses convictions politiques et auquel Philippe Caroit prête ses traits marmoréens, est indéniablement plus noble que le héros, foncièrement veule. C’est d’ailleurs le seul protagoniste qui échappe un tant soit peu au programme balisé d’un film où abondent les caricatures jusqu’à un final carrément grotesque. Les violons de Delerue apportent un lyrisme parfois immérité et la distribution, rohmérienne en diable où on retrouve aussi Dominique Laffin et Jean-Pierre Kalfon, est sympathique mais Liberty Belle (nom du flipper) est à des années-lumières de la finesse et de la splendeur des Roseaux sauvages, oeuvre qui traite un thème voisin et justement plus célèbre.

Les roseaux sauvages (André Téchiné, 1994)

Dans une petite ville du Sud-Ouest au début des années 60, une jeune communiste, un pied-noir, le frère d’un soldat en Algérie et le narrateur qui se découvre homosexuel préparent le bac…

Rarement les émotions intimes auront été articulées à la grande Histoire avec un tel tact. On se doute bien que le coeur d’André Téchiné penche à gauche pourtant l’auteur se fait fort de montrer les dramatiques conséquences de la lâcheté d’une enseignante communiste en même temps qu’il fait de son jeune sympathisant de l’OAS un héros digne de Jean-René Huguenin. Ce qui compte ici, ce sont les individus, leurs blessures, leurs passions; tous regardés avec un infini respect par le cinéaste. Rien n’est plus beau que ces adolescents qui s’abstraient du déterminisme sociologique pour s’abandonner à leurs élans profonds dans une épiphanie à la sensualité renoirienne. Les reflets du soleil sur la rivière, la justesse des jeunes comédiens, le charme singulier d’Elodie Bouchez et, surtout, la délicatesse du découpage concourent à faire de la longue séquence finale un moment grand et sublime du cinéma français. Les roseaux sauvages est un film bouleversant.

La trahison (Philippe Faucon, 2004)

En 1960 en Algérie, des informations du deuxième bureau amènent un lieutenant français à surveiller de près les quatre musulmans de sa section…

Philippe Faucon a réalisé un très bon film de guerre sans pour autant démarquer ses glorieux prédécesseurs car le travail -policier, social et urbain- des soldats en Algérie est très différent de celui des fantassins du Pacifique et appelle donc des options de mise en scène différentes de celles adoptées par les maîtres du genre que furent Walsh, Fuller et Schoendoerffer. En plus de montrer le tragique de la situation des Arabes tiraillés entre le FLN et l’armée française, le cinéaste fait particulièrement bien ressentir l’inquiétude perpétuelle et la méfiance absolue régnant des deux côtés de la barrière, une barrière inéluctable en dépit des illusions des uns et des autres.

Utilisant un habile prétexte scénaristique, découpant dans le sens de l’épure et de la suggestion, maîtrisant le format Scope comme peu de ses collègues français, filmant la nuit et le petit matin avec une discrète et étonnante sensibilité plastique, Faucon finit par instaurer un véritable suspense enraciné dans une réalité sobrement et précisément reconstituée. Seuls une ellipse lors de la seule scène de bataille qui apparaît comme un volontariste refus du spectaculaire ainsi qu’un ou deux dialogues explicitant une problématique parfaitement exprimée par ailleurs altèrent la beauté de ce film sec et affûté comme le visage de son interprète principal, Vincent Martinez.

The memory of justice (Marcel Ophuls, 1976)

Stimulé par le livre Nuremberg and Vietnam: An American Tragedy écrit par Telford Taylor (général américain procureur en chef des procès de Nuremberg), Marcel Ophuls part à la rencontre de criminels nazis, de soldats envoyés au Viet-Nam, de rescapés d’Auschwitz, d’anciens paras d’Algérie…

Loin d’assimiler l’intervention américaine au Viet-Nam à la politique nazie, Telford Taylor analyse celle-ci au regard du droit international établi à Nuremberg. Ce n’est qu’ensuite que des militants gauchistes et des Allemands assoiffés de respectabilité se sont servis de son livre pour établir des amalgames douteux. Il n’est donc pas étonnant que l’auteur du Chagrin et la pitié, qui a lui aussi été dépité par certaine récupération de son oeuvre, se soit senti des accointances avec Taylor. Ainsi, The memory of justice agit d’abord comme une sorte de phare au sein de la confusion intellectuelle et morale qui pouvait régner dans certains milieux au cours des années 70.

Par le montage et par sa patience d’intervieweur attaché aux faits, il décrédibilise Daniel Esselberg lorsque celui-ci compare Robert McNamara à Goering. Toute la grandeur de Marcel Ophuls est de choisir pour porter la parole de la gauche radicale américaine, non pas le premier péquin hippie venu, mais un journaliste éminemment respectable: l’homme des Pentagone papers. Comme à tous ceux avec qui il converse, il lui laisse le temps de s’exprimer (le film dure plus de quatre heures) et ne le ridiculise jamais -si ce n’est par certains raccords ironiques: l’humour n’est jamais absent des documentaires d’Ophuls. Enregistrant témoins et enquêteurs exposer clairement les faits, le cinéaste laisse le spectateur se rendre compte tout seul qu’il n’y a évidemment aucune commune mesure entre un régime qui jette des bébés dans un four parce qu’il n’a plus de zyklon B pour les gazer et des soldats qui, par une erreur certes gravissime, bombardent un hôpital parce que leur cible était proche de cet hôpital.

Tout en accordant longuement la parole aux victimes, il fait la nique aux approches purement compassionnelles de l’histoire car ces approches à courte vue ne peuvent mener qu’au relativisme et le relativisme est le plus court chemin vers le cynisme. C’est bien la seule -mais essentielle- leçon de cette extraordinaire promenade à travers l’histoire qui ne prend jamais le spectateur pour un citoyen à éduquer mais mise sur sa curiosité d’honnête homme en lui montrant des choses absolument extraordinaires: Albert Speer projetant ses films de vacances, madame Vaillant-Couturier allant regarder droit dans les yeux les accusés de Nuremberg, le dauphin de Hitler mis en face de ses contradictions, un récital de Yehudi Menuhin, ce virtuose juif revenu jouer en Allemagne au moment où les cendres de la guerre étaient encore brûlantes…Ophuls produit les pièces à conviction, il les agence dans un fascinant kaléidoscope et c’est ensuite au spectateur de se rendre compte du formidable et nécessaire problème que pose la justice exercée par les hommes pour les hommes et contre les hommes.

L’avocat de la terreur (Barbet Schroeder, 2007)

Un documentaire sur maître Vergès qui a été l’avocat du FLN, de Carlos, de Klaus Barbie, des Khmers rouges et de clients divers et variés.

Un itinéraire tel que celui de Jacques Vergès est évidemment passionnant dans la mesure où il recoupe une bonne partie de ce qui a fait la deuxième moitié du XXème siècle. Le fait que le cinéaste ait donné la parole, non seulement à Vergès, mais aussi à des témoins directs du FLN, de la fraction armée rouge ou encore de Septembre noir permet d’en apprendre beaucoup sur les mouvements terroristes des années 60-70. Les liens entre militantisme palestinien et nazisme sont ainsi clairement établis.

Néanmoins, pour captivant qu’il soit, on a l’impression que L’avocat de la terreur ne traite que superficiellement son sujet. Evidemment, le secret d’une personnalité comme celle de Vergès ne peut pas être révélé en deux heures mais plutôt que des interventions de  »journalistes spécialisés » réductrices du type « c’est un ancien colonisé donc il n’aime pas l’Occident », on aurait aimé un contradicteur qui pousse l’avocat dans ses retranchements quand il justifie ses défenses de Klaus Barbie ou des Khmers rouges avec des raisonnements très grossiers voire ouvertement fallacieux. Qu’on le mette en face de ses éventuels mensonges (mensonges qui sont d’ailleurs mis en évidence par le montage) pour qu’il en ressorte quelque chose d’intellectuellement plus stimulant que des analogies primaires entre méthodes de la Gestapo à Lyon et méthodes de l’armée française en Algérie. Mais son parcours est si riche et il y a tellement d’affaires à creuser que c’est dix heures qu’il aurait fallu lui consacrer. Pour ma part, j’aurais été prêt à tout regarder sans sourciller.

Les braves (Alain Cavalier, 2007)

Deux résistants racontent leurs évasions. Ensuite, un ancien soldat raconte le moment où, pendant la guerre d’Algérie, il s’est opposé à un collègue qui torturait.

Contrairement par exemple au travail d’un Claude Lanzmann, Alain Cavalier a recueilli les récits de ces hommes sans opérer la moindre coupe, ce qui minimise la présence du réalisateur au profit de la parole des « braves ». Cavalier se contente en fait d’enregistrer, après avoir demandé à chacun de faire en sorte que la taille de son discours ne dépasse pas celle d’une cassette de sa caméra. Ce qui fait plus d’une demi-heure. Le temps laissé à chaque héros permet, au-delà du caractère édifiant de chaque intervention, aux différentes personnalités de poindre et le tout n’en est que plus émouvant. Pour autant, les récits ne manquent pas d’humour. Ainsi du froid glacial de la jeune fille de la Croix-Rouge que le résistant Raymond Levy espérait séduire. Ainsi de la bonne blague faite à Michel Alliot durant sa cavale lorsqu’il frappa à la porte d’une ferme:
« -C’est pas de chance pour vous, je suis le chef local de la milice.
-…
-Ha ha ha! j’déconnais, rentrez vous cacher! ».

L’honneur d’un capitaine (Pierre Schoendoerffer, 1982)

La veuve d’un capitaine français tué en Algérie attaque en justice un homme qui a affirmé durant un débat télévisé que son mari avait été un tortionnaire.

L’honneur d’un capitaine est un pur film à thèse dans lequel les personnages n’ont pour ainsi dire aucune existence individuelle. Il s’agit donc de s’interroger sur la qualité de la démonstration de Schoenderffer qui veut ici redorer le blason de l’armée française, nous montrer que des civils bardés de bonnes intentions morales ne sauraient juger des soldats en guerre. Noble tâche entreprise à une époque (années 80) qui était déjà gangrénée par la niaiserie droit-de-l’hommiste. Malheureusement, l’auteur manque de finesse et de rigueur intellectuelle. A l’exception d’une salutaire nuance finale, son parti-pris est trop souvent visible pour que la reconstitution du parcours de son héros (invariablement parfait) par l’accusation et la défense soit réellement intéressante. On est très loin de la « justice dramatique » d’un Otto Preminger dans ses films à procès. L’avocat de la défense joué par l’excellent Charles Denner est une caricaturale tête à claques gauchiste qui mélange tout. Impossible de le prendre au sérieux.

On mentionnera également la musique pompière qui accompagne les images de batailles (Misere…) ainsi que le bâclage de l’exposition où une épouse découvre subitement le passé de son mari vingt ans après la mort de celui-ci et s’ébahit devant des images de l’Indochine en s’exclamant texto « ha, la guerre c’est ça! » pour finalement conclure que le talentueux réalisateur de La 317ème section aurait gagné à déchausser ses lourds sabots avant de s’embarquer: cela lui aurait évité de couler son film.