Parias de la gloire (Henri Decoin, 1964)

En 1947 en Indochine, des soldats français recueillent un pilote allemand qui s’est écrasé près de leur bunker.

Malgré une post-synchronisation calamiteuse et même si le fossé avec les chefs d’oeuvre américains du genre est patent (la même année sortait Les maraudeurs attaquent), on tente de croire pendant une bonne moitié du métrage que, avec sa dignité et sa sobriété, le respectable Decoin a réalisé un des seuls bons film de guerre français. Malheureusement, l’intrigue impossible avec l’ancien FFL qui refuse de sympathiser avec le vétéran de la Wehrmacht fait définitivement basculer l’oeuvre dans le mauvais théâtre.

Commando chez les Viets (China gate, Samuel Fuller, 1957)

Dans l’Indochine en guerre, pour permettre à son fils de se réfugier aux Etats-Unis, une contrebandière accepte de guider un commando de la Légion étrangère mené par son mari qui l’a quittée à la naissance de l’enfant.

Dans le but de dénoncer la bêtise raciste, Samuel Fuller a donc concocté un mélo guerrier particulièrement tarabiscoté. Si c’est à la va-comme-je-te-pousse que le scénario ficelle ses multiples enjeux, force est de constater que le jusqu’au boutisme dramatique, la sensibilité baroque et le sens de l’insolite du metteur en scène renouvellent régulièrement la fascination du spectateur. Un soldat noir qui chante avec un petit garçon dans une ville en ruine, des légionnaires attendant que leur camarade à la colonne vertébrale rompue meure pour « ne pas avoir à l’enterrer vivant », un vétéran de la Seconde guerre qui raconte la découverte de Falkenau*, des insurgés qui écoutent un disque volé de la Marseillaise sans se douter de la signification des paroles, un dur rattrapé par ses sentiments au moment le plus crucial de sa mission…China gate aligne les apogées dramatiques agencées avec l’efficacité d’un maître pour qui le travelling est un puissant facteur de concision. Ces moments donnent corps et âme au récit pourtant schématique et grossièrement articulé. In fine, c’est bien la beauté d’un homme réconcilié avec sa propre chair qui nous étreint le coeur. Comme quoi un auteur n’a pas forcément besoin de rigueur dans sa construction dramatique pour parvenir à ses fins. Mais il se doit alors d’avoir la bouillante inspiration d’un cinéaste de la trempe de Fuller.

*passage autobiographique sur lequel Fuller reviendra plusieurs fois à la fin de sa vie, en tant qu’écrivain et en tant que cinéaste.

Dien Bien Phu (Pierre Schoendoerffer, 1992)

Reconstitution de la chute de Dien Bien Phu.

Ha, si ce film avait été à la hauteur du déchirant concerto que Georges Delerue composa pour l’accompagner, quel sublime chef d’oeuvre il aurait été! Malheureusement, ce n’est pas le cas. Le parti-pris de représenter la bataille avec une multitude de personnages et une multitude de lieux était ambitieux mais force est de constater qu’il n’est pas tenu. Les transitions du montage paraissent arbitraires plutôt que soumises aux règles dramatiques d’une narration qui unifierait l’ensemble. La voix-off dont les interventions sont judicieuses aurait peut-être pu se faire plus présente, cela aurait accentué le lyrisme d’un récit qui ne décolle jamais vraiment.

Peut-être aussi aurait-il fallu davantage développer les personnages. En effet, ceux-ci ne sont guère intéressants car ils n’ont pas d’existence individuelle. Ils n’évoluent pas. Ils sont des symboles (tel le journaliste symbole de l’Amérique) dont les dialogues sont farcis de citations historiques sursignifiantes. Avec de tels rôles, pas étonnant que les acteurs semblent souvent à côté de la plaque. La mise en scène, qui n’est pas nulle mais quelque peu pataude, n’insuffle pas le souffle dramatique manquant. Reste la musique…

Cet échec est d’autant plus désolant à constater que, quoiqu’il s’agissait d’une commande, nul ne saurait douter de l’importance de cette oeuvre au coeur de Pierre Schoendoerffer.

Un Américain bien tranquille (Joseph L. Mankiewicz, 1957)

Pendant la guerre d’Indochine, un jeune Américain est assassiné à Saïgon. Retour sur son passé et ses relations avec un couple formé par un journaliste anglais désabusé et une jolie indigène.

Bizarrement oublié aujourd’hui, Un Américain bien tranquille est peut-être le film le plus emblématique de l’oeuvre de Joseph L. Mankiewicz. En effet, jamais au cinéma le langage n’a eu une place aussi centrale qu’ici. Ce sont les subtilités de traduction (je n’ose imaginer le massacre perpétré par la version française) et les mots à double sens qui nouent une intrigue compliquée sans être nébuleuse. C’est le décalage entre leurs paroles et leurs actions qui définit le caractère de personnages très souvent manipulés.  Cette virtuosité dramatique n’est cependant pas vain étalage  de style. Mankiewicz montre l’aveuglement que peuvent provoquer des sentiments. Avec son ironie habituelle, il le fait en montrant -et donc en démontant- les illusions d’un personnage cynique; ce qui redouble le sentiment de jubilation du spectateur.

Toutefois, les personnages ne sont pas les jouets de l’intrigue mais l’intrigue naît des relations de personnages qui s’aiment, se trahissent, se trompent, paradent, combattent. Ce ne sont pas encore les pantins qu’ils seront dans les derniers films de l’auteur. Le contexte politique intelligemment exploité ancre l’oeuvre dans une réalité qui l’empêche de sombrer dans la mauvaise théâtralité qui caractérise Le reptile et Le limier. Les acteurs, Michael Redgrave au premier rang, sont au diapason du metteur en scène et offrent des compositions riches et nuancées. Subtil, prenant et intelligent, Un Américain bien tranquille est un excellent film.