L’île des braves (None but the brave, Frank Sinatra, 1965)

Un avion plein de Marines s’échoue sur une île sans intérêt stratégique avec une garnison de Japonais sur le point de s’en aller. Entre escarmouches et trêves, entre devoir militaire et bon sens, les deux troupes vont cohabiter.

La seule réalisation de Frank Sinatra est un film de guerre très original dans la mesure où, avant Le sable était rouge et le diptyque de Clint Eastwood, Japonais et Américains sont filmés à égalité, les premiers parlant leur langue. De plus, il est étonnant de voir que Sinatra, alors qu’il réalise et produit, ne se met pas en avant par rapport au reste de la distribution. Ceci étant, si les ambitions sont belles, leur concrétisation n’est pas tout à fait effective: la mise en scène est correcte mais loin du génie de Walsh ou Fuller et les situations ne sont pas exemptes d’un didactisme un peu artificiel, facilité par l’isolement des personnages, destiné à démontrer l’absurdité de la guerre. Il y a quand même quelques jolies idées qui font mouche, telle celle du choix du narrateur de la voix-off. Bref, L’île des braves est l’exemple typique du film « intéressant ».

Les volontaires de la mort/La bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (Kajirō Yamamoto, 1942)

De 1936 à 1941, du début de leur formation à l’attaque de Pearl Harbor et de Singapour,  le parcours de deux jeunes japonais dans un escadron d’aviation.

Aujourd’hui, La bataille navale à Hawaï et au large de la Malaisie (sorti à Paris en juin 1944 sous le titre Les volontaires de la mort) vaut surtout en tant que pur symptôme de la propagande belliciste japonaise. Parce que le patron de la Tohô en enterra une copie, c’est une bande rescapée de la destruction ordonnée par MacArthur en 1945. Étonnamment, les séquences d’endoctrinement et de bombardements -soit l’essentiel de l’oeuvre- pourraient avoir été tournées par l’ennemi Frank Capra dans Why we fight?. La négation totale de l’individu, caractéristique totalitaire qui faisait frémir les Occidentaux, était ouvertement glorifiée par le pouvoir nippon (ce qui provoqua l’admiration de Lucien Rebatet dans Je suis partout). La guerre contre les puissances anglo-saxonnes est brandie comme une nécessité immanente sans être vraiment justifiée. La jubilation des aviateurs attaquant Pearl Harbor est également étonnante. Même un cinéaste hollywoodien n’aurait pas osé filmer les Japonais riant aux éclats pendant leur oeuvre de destruction.

Par ailleurs, la facture technique est excellente: la netteté presque documentaire couplée à un sens du spectaculaire très développé (l’intégration des stocks-shots et autres plans truqués est plus probante que dans les films américains contemporains) permet de suivre le film sans ennui malgré que l’intrigue et les caractères ne soient nullement développés (totalitarisme oblige). Une séquence où les avions s’en vont bombarder accompagnée par un remix de la chevauchée des Walkyries préfigure très clairement Apocalypse now.  Akira Kurosawa, qui fut assistant sur ce film, a donc été à bonne école.

Le sable était rouge (Beach red, Cornel Wilde, 1967)

Pendant la seconde guerre mondiale, des troupes américaines entreprennent la conquête d’une île du Pacifique…

Ce qui frappe d’abord, ce sont les vingt premières minutes consacrées à la progression des hommes qui débarquent. Quasiment pas de dialogue, aucune caractérisation individuelle des fantassins, uniquement la guerre et ses détails gores. Avant de tourner Il faut sauver le soldat Ryan, Spielberg a probablement vu ce film dont des réminiscences se retrouvent également dans La ligne rouge (la mélancolie détachée, la voix-off très présente, l’importance de la nature) et dans Lettres d’Iwo Jima (le contrechamp japonais).

Cette modernité d’approche se traduit également en termes stylistiques. Les habituels flashbacks qui permettent de présenter les personnages ont ici la forme d’images fixes. Cette originalité formelle donne à Beach red des allures de film de Fuller revu par Alain Resnais. Loin d’être stérile, le parti-pris s’avère payant sur le plan émotionnel, l’immobilité de l’image accentuant l’éloignement du souvenir.

Même s’il ne convainc pas à 100% à cause de quelques coups de mou au niveau du rythme et d’un découpage qui n’a pas la vivacité d’un Fuller ou d’un Walsh, Beach red est un beau film où la conviction pacifiste de l’auteur se traduit par des idées variées et parfois touchantes (la fin, aussi simple que terrible).

Première victoire (In harm’s way, Otto Preminger, 1965)

Les premiers mois de la guerre du Pacifique vus à travers l’itinéraire professionnel et sentimental d’un capitaine de croiseur…

Après Exodus, Tempête à Washington et Le cardinal, Otto Preminger poursuit sa série des films « à grand sujet ». Plus que jamais, le récit est ample, la dramaturgie est subtile et le découpage est fluide. De plus, le Cinémascope Noir&Blanc allié à l’excellente musique de Jerry Golsmith fait office de somptueux écrin. Quelques conventions -tel le sacrifice de Kirk Douglas- demeurent mais dans l’ensemble, les attentes du spectateur sont habilement déjouées grâce à l’élégante lucidité du traitement (et jamais par volontarisme anti-conformiste). J’ai été particulièrement touché par la justesse -assez inédite- de la relation amoureuse entre les deux personnes mûres magnifiquement interprétées par John Wayne et Patricia Neal.

Cela dure déjà près de trois heures mais cela pourrait durer le double tant la maîtrise du cinéaste est absolue. Toutefois, à l’issue de la projection, le sentiment de fascination est altéré par une question: « à quoi bon? ». C’est que contrairement aux précédents opus de Preminger, aucune unité profonde n’est opérée entre les différentes ramifications de la narration. Exodus racontait la naissance d’une nation, Tempête à Washington démontait les rouages de l’exercice démocratique, Le cardinal montrait ce qu’il en coûte à un homme pour monter dans la hiérarchie de l’Eglise. Première victoire mélange (intelligemment) situations mélodramatiques et enjeux militaires; les forces de dispersion inhérentes à une telle machine hollywoodienne l’emportent sur la synthèse que doit apporter le point de vue d’un auteur. Si l’attention du metteur en scène à chaque geste et à chaque lieu empêche encore de parler d’académisme, on a quand même un peu l’impression que son coeur a déserté son oeuvre et que, après l’apogée artistique que fut pour lui le début des années 60, son génie commence à tourner à vide.

Section d’assaut sur le Sittang (Yesterday’s enemy, Val Guest, 1959)

Pendant une retraite dans la jungle birmane, des soldats britanniques sont bloqués dans un village…

Quelques combats de jungle joliment filmés n’empêchent pas ce film de guerre produit par la Hammer d’être plombé par les artifices théâtraux de sa dramaturgie. Sa conception surannée est à l’opposée de l’approche documentaire, factuelle et, pour tout dire, moderne des chefs d’oeuvre américains de Walsh et Fuller. Derrière sa façade de « dénonciation tous azimuts de l’horreur de la guerre », il est même assez malhonnête puisque là où la méchanceté du capitaine anglais apparaît motivée par les circonstances, celle du Japonais apparaît finalement gratuite. Les acteurs, chevronnés, sont expressifs mais ne surprennent jamais tant leur partition est écrite à l’avance.

L’orgueil des Marines (Delmer Daves, 1945)

Un marine promis à un heureux avenir revient aveugle de la bataille de Guadalcanal…

Pride of the Marines suit un Américain « moyen » avant, pendant (une des meilleures scènes du genre: précise, humaine, intense) et après la guerre, à la façon du chef d’oeuvre de William Wyler sorti un an plus tard: Les plus belles années de notre vie. Le déroulement très didactique du récit fait qu’il y a une ou deux longueurs mais Delmer Daves sait déployer des trésors d’intelligence sensible lorsqu’il se concentre sur les tourments intimes de son personnage. Je pense à la scène où celui-ci, en colère après sa famille et après lui-même, quitte la fête de Noël et heurte violemment le sapin.

Bataan (Tay Garnett, 1943)

Aux Philippines, un petite patrouille empêche les Japonais de reconstruire un pont pour couvrir la retraite des Alliés.

Considérant 1945, année où est sorti Aventures en Birmanie qui posa les jalons du genre, comme l’an 0 du film de guerre, je ne peux m’empêcher d’examiner tout film avec des fantassins sorti avant lui à l’aune du classique de Raoul Walsh. En l’espèce, la comparaison a une pertinence limitée car les soldats de Bataan ne doivent pas avancer pour atteindre un objectif précis mais tenir une position. Les enjeux sont sont donc sensiblement différents et le relatif statisme du film est assez logique.

En revanche, l’artifice visible des décors de studio, le simplisme caricatural des personnages, les conventions éculées de la narration ainsi que l’épaisseur du trait sont, eux, les signes d’un ennuyeux archaïsme. Des discours propagandistes arrivant parfois comme des cheveux sur la soupe nous replacent aussi dans l’époque de la fabrication du film, une époque où la guerre est encore loin d’être terminée. Bataan a également tendance à s’éterniser en rebondissements superflus (il y a trop de soldats qui n’en finissent pas de mourir!). Ce manque de concision tranche d’avec les meilleurs films de Tay Garnett.

On retrouve cependant dans Bataan une innovation dont on a un peu vite crédité Walsh: l’invisibilité de l’ennemi pendant les trois premiers quarts du métrage. Le Japonais est caché, les balles fusent sans qu’on ne sache d’où elles viennent, la violence est soudaine. Il y aussi quelques images spectaculaires tel l’explosion d’un pont filmée en plan large. Pas indigne mais pas inoubliable non plus.

La flamme pourpre (Robert Parrish, 1954)

En Birmanie pendant la seconde guerre mondiale, un aviateur anglais traumatisé par la mort de sa femme s’attache à une jeune Asiatique…

Le sujet est conventionnel mais le traitement est digne. Gregory Peck, tout en sobriété, dément encore une fois sa réputation d’acteur de deuxième ordre. Le Technicolor chaleureux et sensuel rappelle celui de Leon Shamroy. C’est un joli film qui n’a toutefois rien d’inoubliable.

American guerrilla in the Philippines (Fritz Lang, 1950)

Au moment de la retraite de leur armée en 1942, une poignée de soldats américains se retrouvent seuls sur une île philippine envahie par les Japonais.

Film inconnu de Fritz Lang, Guérillas ne gagne pas à être connu. Le film démarre pourtant bien avec l’appréhension réaliste du comportement du soldat joué par Tyrone Power qui cherche à se barrer des Philippines envahies par les Japonais plutôt qu’à faire la guérilla. Malheureusement, la débilité conventionnelle et propagandiste du script se révèle au fur et à mesure de son déroulement. La fusillade finale est d’un ridicule achevé. La rigidité du style de Lang ne convient pas au film de guerre et encore moins à celui-ci. Elle fait ressortir l’indigence de la narration et la convention des situations. La vitalité truculente d’un Walsh les auraient peut-être mieux fait oublier. Reste quelques plans documentaires assez intéressants sur la vie d’un camp de résistants (le film fut tourné sur place) ainsi qu’une séquence qui donne l’occasion à Lang de briller: celle de l’exécution du traître.

Iwo Jima (Allan Dwan, 1949)

De jeunes Marines sont formés puis envoyés au front.

Cette reconstitution d’Iwo Jima tournée seulement quatre ans après la victoire américaine avec John Wayne en vedette aurait pu n’être qu’un film de propagande martiale de plus. C’est en fait un des films les plus fins jamais tournés sur la guerre. Certes il y a des images d’archive mal intégrées à l’ensemble (procédé courant à l’époque). Certes les séquences de combat ne sont pas parmi les plus grandioses du genre. Certes il y a quelques conventions hollywoodiennes de mauvais goût tel le « I’ll get a good night sleep » proféré par un soldat touché entrain de s’écrouler. Il n’empêche: Iwo Jima est bouleversant d’intelligence et d’humanité. Il se focalise sur un groupe de jeunes recrues chapeauté par un sergent-instructeur à la limite de la méchanceté.

Les auteurs ont d’abord l’intelligence de déjouer les schémas dramatiques attendus. Ainsi, l’opposition entre la bleusaille humaniste et le sergent se solde par un match nul. Le sergent ne va pas subitement devenir gentil, la bleusaille ne va pas subitement devenir belliciste. Le film n’est l’étendard d’aucune idéologie, c’est simplement un terrible constat sur la désolation des hommes de guerre. Il y a une critique des valeurs martiales mais elle est d’une indicible subtilité car Allan Dwan aime profondément les soldats qu’il met en scène; Iwo Jima est d’ailleurs un film chéri par nombre de Marines (j’en connais). Bien que le film s’achève sur le planté de drapeau immortalisé par la célébrissime photo, la fin est très amère. D’une complexité hors de portée d’un Ken Loach, d’un Yves Boisset ou d’un Stanley Kubrick, elle montre en une minute que c’est la désolation qui fait les bons soldats.

John Wayne en alcoolique dont la dureté peine à cacher les fêlures intimes n’est rien moins que bouleversant. La séquence où il rencontre la prostituée qui s’avère maman suffit à rendre Iwo Jima mémorable. C’est un des moments les plus adultes, les plus touchants et les plus beaux de tout le cinéma américain classique. On le doit à la fragilité exprimée par le Duke mais aussi à la sublime délicatesse de la mise en scène d’Allan Dwan.

Ni va t-en guerre ni pacifiste, Iwo Jima est une merveille de cinéma simple, vrai et humaniste.

Trop tard pour les héros (Robert Aldrich, 1970)

A quelques jours d’une permission, un lieutenant-interprète américain qui se la coule douce sur une île du Pacifique est rattaché à un commando britannique chargé de détruire un poste de transmission derrière les lignes japonaises.

Trop tard pour les héros est un bon film de guerre comme savait les concocter Robert Aldrich. On retrouve avec un certain plaisir le style truculent et la vision nihiliste de l’auteur des Douze salopards. L’introduction qui voit le général joué par Henry Fonda appeler son lieutenant qui passe son temps à bronzer sur la plage a le triple mérite de sortir des sentiers battus, d’être crédible et d’être drôle.
On pourrait se demander ce qu’apporte cet énième film de commando à une filmographie déjà riche en classiques du film de guerre (Attaque!, ce chef d’oeuvre) mais se pose t-on ce genre de question chaque fois que l’on découvre un western de John Ford? Le travail au sein d’un genre permet à un auteur toutes sortes de variations thématiques.

En s’intéressant ici à un commando composé d’un Américain et de Britanniques, Aldrich aborde d’abord le choc des cultures même si force est de constater que son traitement reste assez superficiel sur ce point. Il y a aussi une séquence remarquable au milieu du film qui montre comment l’action fait varier les lignes morales d’une seconde à l’autre. Ecrit noir sur blanc, cela paraît abstrait mais à l’écran, c’est plus éclatant que cela ne l’a jamais été dans aucun autre film de guerre. Enfin, le jusqu’au boutisme du cinéaste dans sa vision désespérée (jusqu’au boutisme qui n’a rien à voir avec de la complaisance car intelligemment justifié par le scénario) donne lieu au cours de la seconde partie à une terrible gradation dans laquelle s’épanouit le talent de dramaturge d’Aldrich.

Le cri de la victoire (Battle cry, Raoul Walsh, 1955)

Du camp d’entraînement à la bataille de Saipan, le destin d’une poignée de jeunes engagés dans les Marines.

La construction est assez inhabituelle puisqu’avant de montrer la bataille (et quelle bataille!), près de deux heures sont consacrées à la vie en caserne et aux manœuvres d’entraînement, à San Diego puis à Wellington. Les diverses liaisons amoureuses des jeunes recrues occupent une place importante dans l’histoire racontée. Jeunes filles, prostituées, veuves ou épouses de soldat au front composent un large panel féminin, un prisme inhabituel au travers duquel est vue la réalité protéiforme de la guerre. Ainsi, Le cri de la victoire tient autant du film de guerre que du mélo.

Les stéréotypes sont très voyants au départ mais assez rapidement les personnages s’en dégagent grâce à la mise en scène de Raoul Walsh. Finesse de la direction d’acteurs et simplicité du style permettent au cinéaste d’évoquer d’une manière sensible et concise les effusions de camaraderie avant le départ au front, le discret attendrissement d’un officier devant les mensonges d’une bleusaille vantarde, les beuveries de toute sorte, l’esprit d’initiative d’une femme au foyer californienne esseulée…Tout cela donne lieu à une multitude de saynètes truculentes et sentimentales qui font vivre les personnages et qui en montrent plus long sur la jeunesse en guerre que n’importe quel autre film du genre.

Reste que Le cri de la victoire est d’abord l’adaptation d’un roman de Leon Uris faisant la promotion du corps des Marines. D’où sans doute les résidus d’une lourdeur propagandiste qui se manifeste notamment par l’apologie du sacrifice, le battle cry du titre étant le nom du colonel mort après avoir tout fait pour se retrouver en première ligne avec son régiment. Clairement, Walsh ne prend aucun recul par rapport à cette vision des choses un peu débile. Idéologiquement, son adaptation de Norman Mailer, Les nus et les morts, sera moins simpliste. Cela n’empêche pas Le cri de la victoire d’être un très beau film pour toutes les raisons citées plus haut et d’autres encore (il y a un strip-tease de Dorothy Malone).