L’aube rouge (John Milius, 1984)

La troisième guerre mondiale déclarée, les Russes envahissent le territoire américain et une poignée de lycéens s’en va résister dans les montagnes…

Épique et ahurissante parabole anti-rouge où John Milius projette ses fantasmes d’Amerloque parano sur les maquis de la Résistance. La sécheresse minimaliste -et un peu répétitive- du récit et la violente dureté de la mise en scène évitent cependant au film de sombrer dans la plus gluante des démagogies et assurent à la fin une dignité inattendue.

My son John (Leo McCarey, 1951)

Un jeune diplômé de retour dans sa famille est soupçonné par son père d’être devenu un agent communiste.

Ce film peu vu mérite beaucoup mieux que la réputation de vulgaire tract anti-rouge qui lui est généralement accolée. En effet, si le point de vue de Leo McCarey ne fait à la fin aucun doute, My son John permet de se rendre compte encore une fois que qualité morale et qualité esthétique vont de pair au cinéma: pour intéresser le spectateur à son discours, un auteur se doit d’être franc dans le traitement de son sujet et d’en faire ressortir toutes les contradictions dialectiques, contradictions qui lui permettent de dramatiser intelligemment sa matière narrative. Un film perpétuellement univoque serait un film plat donc mauvais. My son John est tout le contraire.

Avant d’arriver à la conclusion finale (« il faut lutter contre la subversion communiste* »), le réalisateur nous gratifie d’une des peintures les plus justes de la famille américaine. Les confrontations entre le père et son fils ou entre la mère et son fils sont montrées avec une acuité qui est bien celle de l’auteur de Place aux jeunes. N’importe quel jeune revenu au foyer après s’en être longtemps éloigné pourra se reconnaître dans le personnage de Robert Walker. Durant toute la première heure, une distance, celle entre l’étudiant qui a pu s’élargir l’esprit au contact des intellectuels de la capitale et ses parents confits dans leur conservatisme simple et tranché, est rendue sensible par une mise en scène extrêmement subtile dont est absente toute forme de propagande. L’air emprunté de John, ses timides provocations face au curé, son absence lors des réunions familiales et, aussi, la sombre photographie de Harry Stradling et l’aptitude du réalisateur pour incarner physiquement les antagonismes des protagonistes dans le décor quasi-unique de la maison instillent progressivement le malaise.

Le génie de McCarey est de faire passer son discours politique à travers les émotions intimes de ses personnages. A ce titre, la mère est le pivot du drame. Si tous les acteurs sont excellents, Helen Hayes est d’ailleurs remarquable dans ce rôle. Guidée par son amour maternel, elle est moins raide que le père et essaie sincèrement de comprendre son fils. Cela donnera l’occasion à celui-ci de défendre avec succès ses idées auprès de sa génitrice -et par-là même auprès du spectateur. Cette prise en compte du point de vue de l’ennemi politique culmine dans un plan où ce grand catholique patriote qu’est McCarey, ayant comme à son habitude poussé la logique de sa scène jusqu’à son paroxysme, ridiculise le rituel américain du serment sur la Bible. En dernier ressort, c’est l’amour d’un fils pour sa mère qui restaurera l’ordre menacé par le virus communiste.

Enfin, on ne saurait conclure un texte sur My son John sans saluer la prodigieuse inventivité de Leo McCarey qui subit en 1951 la pire avanie qu’un réalisateur puisse imaginer au cours du tournage –le décès subit de son acteur principal- et qui, tel que le montre la fin sublime, s’en sortit avec brio.

*conclusion dont il faut rappeler aux bonnes âmes françaises si promptes à condamner le maccarthysme qu’elle est liée à une réalité politique donnée: celle de l’apogée de la guerre froide alors que les partis communistes des pays occidentaux étaient aux ordres du Komintern de Staline.

I was a communist for the FBI (Gordon Douglas, 1951)

En pleine guerre froide, un agent du F.B.I infiltre le parti communiste implanté chez les ouvriers de Pittsburgh.

Si la propagande oblitère finalement la richesse dialectique de l’argument dramatique, cet argument donne lieu à des scènes étonnamment fortes qui insufflent une certaine densité humaine au récit: ainsi lorsque le père est forcé de jouer son rôle de communiste aux yeux de son fils, chagriné et révolté. Frank Lovejoy se révèle d’ailleurs un excellent comédien. De surcroît, la concision du découpage, la qualité de la photo, la précision des mouvements de caméra et la sécheresse des scènes de violence font de I was a communist for the FBI un film vif et plaisant. C’est à vrai dire un des films les plus brillants du talentueux Gordon Douglas.

Aux postes de combat (The Bedford incident, James B. Harris, 1965)

Pendant la guerre froide, un destroyer américain traque un sous-marin soviétique…

Le manque de détails concrets et réalistes de la mise en scène donne au film un côté théâtral et artificiel. Seuls les plans d’ensemble où on voit le navire naviguer permettent au spectateur d’imaginer que l’action se déroule sur un destroyer. On ne voit guère les marins travailler, on les voit essentiellement discuter. Les personnages semblent là pour incarner des idées (ex : le journaliste joué par Sidney Poitier) alimentant une fable anti-nucléaire laborieuse et même malhonnête (quid des Gold codes?). Il n’y a guère que le bouillonnant Richard Widmark pour parvenir à insuffler un peu de vie dans ce film à thèse (thèse qui est la même que dans Docteur Folamour, exprimée ici avec un imperturbable et assommant sérieux).

L’ultimatum des trois mercenaires (Twilight’s last gleaming, Robert Aldrich, 1977)

Un général renégat s’empare d’un silo de missiles nucléaires et fait du chantage sur la maison-blanche…

Cet opus tardif de Robert Aldrich est une parabole gauchiste aux ressorts particulièrement grossiers et artificiels. Je songe notamment au contenu du fameux document top-secret qui dénote la naïveté du film. Je songe aussi à l’absurdité du fait que le président aille se présenter aux terroristes après avoir accepté leurs exigences. Je songe au fait qu’un simple truand explique à un général étoilé présenté pendant tout le film comme hyper-brillant les pièges (qui sont gros comme une maison) que celui-ci n’a pas anticipés. Ce manque de crédibilité se retrouve aussi dans une mise en scène étonnamment inégale: l’assaut du silo nucléaire ressemble à un braquage d’épicerie tant il manque d’ampleur. Pas de plan large, un montage confus, un décor quasi-ridicule et des péripéties artificielles (le coup du niveau à bulles) font que l’on ne ressent guère la tension de l’évènement. L’utilisation abusive du split-screen ajoute à la confusion générale. Les personnages sont taillés à la serpe (pauvre Richard Widmark!), le film est truffé de coups de stabylo surlignant le discours de l’auteur. Pourtant, le film se suit avec un certain plaisir grâce à la puissance de son ressort dramatique principal, à quelques moments de suspense bien orchestrés et à Burt Lancaster, toujours excellent. Chouette divertissement du samedi soir,  L’ultimatum des trois mercenaires reste un opus mineur au sein de la filmographie de son auteur.

Hôtel Terminus : Klaus Barbie, sa vie et son temps (Marcel Ophuls, 1988)

De sa jeunesse à son procès, la carrière de Klaus Barbie retracée par des images d’archives et des entretiens avec ceux qui y ont eu affaire.

C’est un documentaire fleuve de plus de quatre heures d’une ampleur extraordinaire. Que ce soit la résistance, la Shoah, la connexion entre anciens nazis et CIA ou entre drogue et dictateurs péruviens, chaque aspect historique soulevé par le parcours de Klaus Barbie est soigneusement détaillé. Le film est d’abord une fascinante plongée dans les arcanes les plus secrètes de la géopolitique de la seconde moitié du XXème siècle. Pourtant, malgré la gravité de son sujet, le film n’est ni solennel ni pontifiant. Il est passionnant. Ce n’est pas pour rien que Marcel Ophuls, le fils du grand Max, se présente avant tout comme un féru de cinéma hollywoodien classique.

C’est comme s’il interrogeait la grande histoire à hauteur d’homme. C’est comme si on conversait nous-même -en quatre langues différentes- avec ces espions de la C.I.A retraités au bord de leur piscine, avec ces grands résistants devant leur bibliothèque, avec ces anciens dictateurs sud-américains devenus assez pitoyables, avec ces prêtres de la « filière des rats », avec le jardinier indien de Barbie ou encore avec cette déportée juive revenue sur les lieux de son arrestation. Ce panel, le plus varié que l’on puisse imaginer, forme d’abord un formidable échantillon d’humanité et ce n’est pas la moindre des qualités d’Ophuls que de nous le restituer en tant que tel, sans qu’il ne paraisse instrumentalisé au service du discours de l’auteur.

Loin de se poser en détenteur de la vérité au-dessus de ses interlocuteurs (qui sont parfois des pourritures avérées), le cinéaste sait confronter les témoignages contradictoires grâce au montage. C’est aussi un intervieweur pugnace, fin et habile qui pousse ses interlocuteurs dans leurs retranchements sans se départir de sa courtoisie. En interrogeant des « petites gens » sur leurs actions peu glorieuses, il révèle ainsi des motivations quasi-inconscientes que le spectateur ne se permettra pas de juger car il a bien l’impression que le cinéaste a mis à jour une sorte de fond commun à l’humanité. A contrario, cette tendance à l’universalité redoublera le réconfort distillé par les témoignages d’héroïsme quotidien, qui sont à peu près aussi nombreux.

Ophuls présente donc les choses avec impartialité, humanisme et, ce n’est pas le moins important, humour et légèreté. Le cinéaste-enquêteur a failli payer de sa vie lors d’une agression de barbouzes en Amérique du sud mais c’est bien l’impression de légèreté et d’espoir qui domine après la vision de son film (qui se termine après tout par une happy-end). A l’image de la dédicace finale, bouleversant hommage à la grandeur d’âme la plus pure et la plus simple qui soit. Hotel Terminus est une oeuvre capitale.

November days (Marcel Ophuls, 1991)

Au moment de la chute du mur de Berlin, Marcel Ophuls rencontre plusieurs personnes en R.D.A: dignitaires politiques, officiers de la STASI, petites gens…

Outre la variété de ses témoins et la qualité de ses entretiens, la grandeur de Marcel Ophuls est d’élargir petit à petit le cadre relativement circonscrit d’une commande de la BBC sur la chute du mur à une passionnante plongée au coeur de l’Histoire entrain de s’écrire. Par un art consommé du montage, il restitue aussi bien la chute de la pierre dans la mare que les remous, plus ou moins lointains, que cette chute provoque. Ainsi des interviews de néo-nazis qui rappellent la résurgence nationaliste provoquée par la fin du régime socialiste et la perspective de la réunification allemande. Ce qui donne à son film l’ampleur et la complexité de la grande histoire qu’il raconte. S’il fallait toutefois résumer le propos de November days, on dirait qu’il s’agit in fine d’une méditation sur le danger des idéologies (voir Barbara Brecht -fille de- qui régna sur le Berliner Ensemble justifier maladroitement la construction du mur est assez édifiant).