Béliers (Grímur Hákonarson, 2015)

En Islande, une épidémie de tremblante parmi leurs moutons perturbe les relations de deux frères qui ne se sont pas parlés depuis 40 ans.

Béliers est un film aussi beau que frustrant. Venu du documentaire, Grímur Hákonarson a pris le parti d’épurer au maximum son récit. La rigueur de sa mise en scène lui permet de surprendre et d’émouvoir sans avoir recours à beaucoup d’explicitations verbales. Par exemple, aucune explication déterministe n’est donné à la querelle entre les frères. La caméra saisit les gestes et la narration s’articule comme organiquement à partir de ceux-ci.

Le lyrisme avec lequel sont utilisés les grandioses paysages islandais ainsi que la fascination opérée par un mode de vie exotique (quoique filmé le plus naturellement du monde) rappelle les films de Flaherty. Béliers est moins symbolique que L’homme d’Aran ou Nanouk mais relate aussi une forme de lutte entre l’homme et la Nature.

Le metteur en scène excelle car il fait ressentir l’accord profond entre un paysage géographique, un paysage social et des paysages mentaux. Ainsi, le magnifique passage où le héros utilise son tractopelle pour emmener son frère ivre et gelé à l’hôpital n’a rien d’une fantaisie artificielle mais est motivé par les spécificités des protagonistes (la lourdeur du corps du frère) et du lieu de l’action (le climat glacial et le caractère désertique de l’Islande).

Pourquoi donc un goût d’inachevé à la fin de ce film remarquablement maîtrisé? Eh bien c’est que mine de rien, l’auteur, au fur et à mesure du déroulement de son oeuvre, a esquissé plusieurs situations dramatiques. La fin abrupte qui intervient après une sorte de climax apparaît alors à la fois comme une esquive et comme un symbole grossier.

 

Hrafninn flýgur (Hrafn Gunnlaugsson, 1984)

Pendant le haut Moyen-Age, un Irlandais chrétien va en Islande pour se venger des Vikings ayant massacré sa famille.

Ce titre majeur du cinéma islandais n’est guère plus qu’une succession de sanguinolentes tueries à l’arme blanche qu’une mise en scène pauvre et kitsch fait souvent pencher vers le ridicule. Si Tarantino connaissait Hrafninn flýgur (en Français: Le vol du corbeau), gageons qu’il le citerait à tout bout de champ.

Á annan veg (Hafsteinn Gunnar Sigurðsson, 2011)

En Islande, un homme et son beau-frère installent les marquages d’une route.

Variante neurasthénique et alcoolisée (bref: islandaise) des comédies régressives américaines contemporaines (David Gordon Green en a d’ailleurs réalisé un remake). Il y a des scènes légèrement sympathiques mais le film manque par trop d’ampleur narrative et son intérêt est limité.

Les proscrits (Victor Sjöström, 1918)

En Islande, une propriétaire terrienne tombe amoureuse d’un vagabond au passé douteux qu’elle a embauché.

Aux yeux d’un spectateur qui le découvrirait quelques cent ans après sa sortie, seule une petite demi-douzaine de cartons qui redonde par rapport aux images peut altérer la splendeur de ce que Louis Delluc considérait comme « le plus beau film du monde ». Victor Sjöström est ici parvenu à une plénitude classique telle que son oeuvre est appelée à traverser les âges avec la même facilité que L’Odyssée d’Homère. Adaptant une pièce de Jóhann Sigurjónsson elle-même inspirée des sagas islandaises, le cinéaste est aussi à l’aise lorsqu’il filme des danses folkoriques que lorsqu’il filme des amoureux réfugiés dans la montagne, aussi virtuose dans les scènes d’action que dans l’évocation des regrets d’une vie.

Mieux qu’aucun autre réalisateur de son temps, Victor Sjöström sait composer un cadre de façon à flatter l’oeil du spectateur tout en cristallisant la quintessence d’une situation dramatique. Exemple: le plan où les hommes du bailli et le voleur courent à deux hauteurs différentes de l’image. L’inscription des personnages dans les paysages grandioses de la Laponie annonce les meilleurs westerns.

La mise en scène est truffée de savoureux détails réalistes dignes du meilleur Flaherty: le père qui se baigne dans la cascade, l’homme qui porte sa femme pour traverser une rivière, la pêche, la lessive dans les geysers, l’enfant qui fume la pipe avec sa mère…Ces trouvailles font figurer les séquences idylliques à la montagne parmi les plus belles de tout le cinéma muet. Il y a là une fraîcheur absolument intacte.

Cette incarnation réaliste d’un récit quasi-légendaire va de pair avec une extraordinaire subtilité psychologique. Loin d’être des archétypes figés, les personnages sont de chair et de sang et Sjöström restitue leurs changements et leurs doutes avec une finesse rare. J’en veux pour preuve la scène sublime où un voleur attiré par la femme de son ami hésite à couper la corde qui retient celui-ci au-dessus du vide; chaque rebondissement de l’action a une incidence sur la conduite du protagoniste. C’est de la grande mise en scène.

L’absence de jugement moral sur le couple de proscrits est également remarquable. Ni pour ni contre, l’auteur montre les conséquences du choix de ses personnages. Conséquences heureuses, conséquences malheureuses. C’est une idée géniale que d’avoir enrichi le film d’un épilogue où les amoureux coupés du monde sont devenus âgés, ressassent leur passé, leur amertume et s’engueulent. Imaginez Borzage filmer Charles Farrel et Janet Gaynor entrain de vieillir. Cela ajoute la profondeur psychologique au lyrisme. Avec évidence et simplicité.