L’amour maternel (Hiroshi Shimizu, 1950)

Dans le Japon d’après-guerre, pour pouvoir se marier, une femme tente de placer ses enfants chez des membres de sa famille.

Encore une réussite de Shimizu. Malgré un sujet potentiellement sordide, le cinéaste évite aussi bien le misérabilisme que l’excès pathétique. Ne chargeant jamais un personnage pour les besoins de la dramaturgie, structurant son récit autour d’une errance géographique plutôt qu’autour d’un scénario « bien charpenté », faisant preuve du même goût pour la digression thermale que dans ses chefs d’oeuvre d’avant-guerre et baladant sa caméra sur les paysages grandioses où évoluent ses protagonistes, il  traite son sujet par touches impressionnistes grâce à une frémissante sensibilité à la matière même des séquences. Le bonheur dégagé par celle où les enfants se mettent à chanter dans la campagne, l’exactitude émotionnelle du travelling du premier abandon, la délicatesse du geste effectué par le fils envers son frère lors du second, l’inattendu lyrisme funéraire précédant les retrouvailles avec la nourrice et la trivialité sublime du plan final révèlent le génie intact du metteur en scène.

Le plaisir en famille (Noboru Nakamura, 1951)

Après-guerre, une famille japonaise tente de concilier les aspirations de chacun de ses enfants avec la nécessité de s’en sortir financièrement.

Pour un spectateur occidental au XXIème siècle, découvrir un shomin-genki (film sur la petite bourgeoisie japonaise) réalisé par un autre que Mikio Naruse ou Yasujiro Ozu amène inévitablement la comparaison avec les deux illustres maîtres. Le découpage de Noboru Nakamura est donc plus classique, plus directif et plus dramatisant que ceux, plus contemplatifs, de Naruse et Ozu. Il y a même des effets de suspense introduits par le montage.

Ainsi, à plusieurs endroits, la caméra accompagne les tourments émotionnels des individus, ce qui lézarde la foi dans le consensus exprimée via de nombreux plans larges harmonieusement composés (comme chez Ozu et Naruse), des mouvements d’appareil vers le ciel et un scénario qui résout ses contradictions dramatiques par un rebondissement à la limite de la mièvrerie.

Si le spectateur marche à cet artifice final, c’est grâce au mélange de candeur sentimentale et de tact japonais qui semble caractériser la mise en scène de Noboru Nakamura. Ce mélange se manifeste notamment via les chansons nostalgiques qui insufflent aux scènes où toute la famille se retrouve autour de la table une tonalité à la Henry King. La distribution aux petits oignons (Chishu Ryu, Hideko Takamine, Isuzu Yamada) achève de faire de ce Plaisir en famille une réussite dans son genre. Belle découverte.

L’élégie de Naniwa (Kenji Mizoguchi, 1936)

Une jeune fille commence à se prostituer pour rembourser les dettes de sa famille.

L’élégie de Naniwa est un petit film formidablement riche qu’il faut voir vraiment concentré si l’on veut tout saisir d’une intrigue très dense. Dans cette première collaboration de Kenji Mizoguchi avec celui qui deviendra son scénariste de prédilection, Yoshikata Yoda, la narration est déjà d’une concision remarquable. Visiblement très influencés par Lubitsch (L’élégie de Naniwa est un quasi-remake de Comédiennes), les deux auteurs multiplient les ellipses. De plus, ce mélodrame s’avère parfois comique puisqu’il contient des scènes de vaudeville sans que la rupture de ton ne soit choquante. La vie a beau être cruelle, elle peut donner lieu à des situations cocasses.

Stylistiquement parlant, le metteur en scène en est encore à se chercher. Son film est plus découpé qu’à l’habitude, certaines séquences contiennent même des gros plans! Comme en témoigne son film suivant tourné la même année, Les soeurs de Gion, il progresse très vite à cette époque.

La critique sociale est d’autant plus forte que, comme toujours chez Mizoguchi, on a affaire à un pessimisme non geignard. Peu à peu, un enchaînement implacable montre l’héroïne voir s’effriter tout ce en quoi elle croyait: son père, sa famille, son fiancé…pour finalement assumer sa prostitution. La fin très forte et très ambiguë annonce Les femmes de la nuit, sans doute le film le plus dur jamais tourné par Mizoguchi.

Les soeurs de Gion (Kenji Mizoguchi, 1936)

Deux soeurs geishas exercent leur métier, chacune à sa façon.

Les collaborations entre Kenji Mizoguchi et le scénariste Yoshikata Yoda –Les soeurs de Gion est la deuxième d’entre elles- me frappent toujours par leur perfection narrative. Une telle complexité (il y a une foultitude de personnage mais ni « gentil » ni « méchant ») restituée avec une telle clarté en si peu de temps (75 minutes) indique l’aptitude des auteurs à aller droit à l’essentiel. Ces gens savaient de toute évidence épurer leur intrigue de tout élément accessoire, superflu ou décoratif. Ici, l’épure n’est pas simplification abusive mais un moyen d’aller au coeur des problèmes soulevés par le sujet. La condition de geisha est montrée sans apitoiement, sans attendrissement, sans enjolivement, dans sa vérité nue et implacable. Je ne vois guère que le Fritz Lang du milieu des années 50 pour avoir su allier une telle hauteur de vue à une telle concision.

Si l’on ajoute que chaque plan est composé avec l’oeil d’un maître, que la sophistication visuelle va de pair avec la rigueur dramatique, si l’on ajoute que Mizoguchi gère chacun de ses effets avec la plus grande des précisions (ainsi du travelling avant final), on comprendra aisément que Les soeurs de Gion est -déjà- une sorte de chef d’oeuvre.

Oyuki la vierge (Kenji Mizoguchi, 1935)

Une adaptation officieuse du Boule de suif de Maupassant. C’est un très beau film. Ce personnage de prostituée qui se sacrifie pour une communauté ingrate est un matériau idéal pour Mizoguchi. Il est plus intéressant que les héroïnes de ses autres mélos de la même époque car son écriture l’individualise, l’élève au-delà de l’archétype symbolique. Elle vit une histoire d’amour atypique avec un geôlier à qui elle s’était donnée pour faire libérer ses compagnons, ce qui enrichit la narration. Les images sont splendides. Le cinéaste utilise divers accessoires, des pétales de fleurs notamment, pour embellir ses plans sans donner l’impression de verser dans le décoratif. La société est sordide mais le monde sécrète de la beauté. Le poète est là pour nous la révéler.

La cigogne en papier (Kenji Mizoguchi, 1935)

Une prostituée se sacrifie pour sauver un jeune étudiant en médecine d’une bande de malfrats.
Le dernier film muet de Mizoguchi est un mélo ultra-conventionnel que le style du cinéaste rend intéressant. Le génie du maître s’exprime dans la composition de plans qui souvent inscrivent des personnages dans un cadre plus large (pont, rue…) dans une visée purement plastique. Le clair-obscur est également remarquable.  Le style se manifeste aussi dans l’élégance de la narration, riche de travellings qui la rendent alerte. A noter enfin un émouvant épilogue qui approfondit une histoire par ailleurs très banale.