Ragtime (Milos Forman, 1981)

Dans l’état de New-York au début du XXème siècle, une famille de bourgeois est impliquée, par le truchement de sa domestique, dans le conflit d’un pianiste de ragtime avec la société qui l’a injustement traitée parce qu’il est noir.

De par sa folle ambition, Ragtime est comparable à d’autres mastodontes de son époque tel La porte du Paradis ou Il était une fois en Amérique. Il s’agit ni plus ni moins que de filmer l’entrée de l’Amérique dans le XXème siècle; sous l’effet de tensions raciales, culturelles et économiques, un ordre ancien s’effondre en même temps qu’une nouvelle bourgeoisie, juive et noire, émerge grâce au cinéma et au ragtime.

Une multitude de protagonistes et d’intrigues (ce n’est pas pour rien que l’adaptation du touffu best-seller de E.L Doctorow fut d’abord proposée à Robert Altman) évolue dans une somptueuse reconstitution de la Belle Epoque. L’ellipse a beau être parfois magistrale (voir le poignant raccord entre la promesse de mariage et l’enterrement), certains développements du récit semblent manquer à cause des coupes de Dino de Laurentiis.

Si la mise en scène de Milos Forman est dénuée de l’ampleur lyrique dont furent capables Sergio Leone et Michael Cimino, sa discrète ironie conjure le risque d’académisme inhérent à ce type de superproduction. J’ai particulièrement aimé la façon, très concrète, dont sont retranscrites les circonstances menant le joyeux héros, magnifiquement incarné par le regretté Howard E.Rollins, à une révolte raciale sans espoir de retour.

Bref, sous des dehors rutilants, l’essentiel de la beauté de Ragtime vient de l’empathie critique avec laquelle le réalisateur tchèque regarde ses différents personnages réagir à l’évolution de la société.

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A l’ombre des potences (Run for cover, Nicholas Ray, 1954)

Par affection pour un jeune homme fougueux qui lui rappelle son fils décédé, un cow-boy solitaire s’installe dans une ville où il est choisi comme shérif…

Si le thème de l’histoire fait penser à d’autres films de l’auteur, il n’est pas étonnant que A l’ombre des potences soit aussi peu considéré aujourd’hui lorsqu’on se rappelle la filmographie de Nicholas Ray. En effet, la mise en scène, empesée par la lourdeur propre aux westerns Paramount, est dénuée du lyrisme plastique de Amère victoire, La fureur de vivre et autres Maison dans l’ombre. Les conventions y sont mal digérées. Après un début intéressant, le scénario dilue sa ligne dramatique principale dans des péripéties plus artificielles les unes que les autres. Ainsi, l’histoire d’amour, qui rappelle à plusieurs égards My darling Clementine, n’a aucune crédibilité faute du génie idyllique d’un Ford pour la sublimer. Un fait, pas si anecdotique que ça lorsqu’on se rappelle l’importance de la poussière dans les westerns de John Ford, en dit long sur le manque de conviction du metteur en scène: l’état toujours impeccable du brushing des acteurs même lorsque leurs personnages sont censés dormir à la belle étoile après plusieurs jours de chevauchée dans le désert. L’effet de réel, si important dans le genre, est anéanti sans pour autant être remplacé par une somptuosité baroque façon Johnny Guitar. Ne sachant visiblement que faire du VistaVision comme des paysages grandioses et insolites à sa disposition, Nicholas Ray a signé un film pas franchement mauvais mais académique. Ce sont James Cagney, impeccable, et le fond commun mythologique du genre qui parviennent à maintenir l’intérêt du spectateur pour les inepties qui lui sont racontées.

L’homme à abattre (A lion is in the streets, Raoul Walsh, 1953)

Dans le sud des Etats-Unis, un colporteur commence une carrière politique après s’est être opposé aux malversations d’un roi du coton.

Sorti la même année que The sun shines bright, A lion is in the streets est une sorte de pendant inversé du chef d’œuvre mélancolique -et finalement optimiste- de John Ford. C’est une percutante critique de l’exercice politique dans le sud des Etats-Unis. Les dangers inhérents à la démocratie sont brillamment mis en relief à travers l’itinéraire d’un brave gars qui se découvre une étonnante habileté à manier les foules. Le regard simple, franc et droit de l’auteur sur cet itinéraire donne d’autant plus d’évidence à son discours moral. Encore une fois, Raoul Walsh mêle différents registres avec une grande facilité. Entamant son film comme une chronique americano-conjugale façon Henry King, il l’achève violemment et tragiquement sans que jamais les ruptures de ton ne soient gênantes. Suivant constamment un personnage au delà du bien et du mal, toute la mise en scène procède d’un même élan de vitalité. Si James Cagney, qui coproduisit le film avec son frère, surjoue quelque peu le péquenaud au fort accent du Sud, il sait rendre sensible mieux que personne l’ivresse de puissance qui s’empare peu à peu de son personnage. Cody Jarrett n’est alors pas loin…La séquence du convoi funéraire improvisé dans le tribunal, aussi terrifiante que galvanisante, montre que A lion is in the streets est un grand film de Raoul Walsh. Et un grand film politique. Seul un Technicolor faisant au début ressortir l’artifice du studio -et diminuant alors la crédibilité de la fable- empêche cette brillante diatribe contre l’éternelle tentation démagogique de figurer parmi les chefs d’oeuvre majeurs de Raoul Walsh (c’est à dire aux côtés de L’enfer est à lui, La vallée de la peur ou La charge fantastique).

Other men’s women (William Wellman, 1931)

Un conducteur de loco tombe amoureux de la femme de son ami et collègue…

Le dénouement fait retomber le film dans la plus facile des conventions mais la rapidité de la narration, l’absence de fioriture de la mise en scène, l’audace tranquille des ruptures de ton, les discrètes notations humanistes (tel l’estropié qui bêche avec sa jambe de bois), la dignité de chacun des personnages et la forte présence du décor de l’Amérique profonde insufflent une belle vitalité à cet énième triangle amoureux.

What price glory (John Ford, 1952)

Les tribulations de deux officiers américains coureurs et bagarreurs pendant la Première guerre mondiale.
C’est le remake d’un film de Walsh qui avait obtenu un énorme succès en 1926. What price glory a une réputation calamiteuse chez les exégètes de John Ford. De fait, l’oeuvre est d’abord une farce tapageuse qui permet au cinéaste de se laisser aller à ses penchants les plus vulgaires. Imaginer les séquences « MacLaglen au saloon » dans la trilogie de la cavalerie étalées sur deux heures vous procurera une idée assez juste de ce qui vous attend avec What price glory si vous ne l’avez pas vu. Les acteurs en font des tonnes, la théâtralité est assumée. Moralement, le film est l’un des plus misogynes de son auteur. Ce qui en soit n’est pas très grave pour peu que ce soit mis en scène avec une certaine élégance. Or difficile de trouver trace d’une quelconque élégance dans la séquence où les deux soldats jouent la fille de l’aubergiste au poker. La femme n’a rien à dire, Ford ne semble pas prendre le moindre recul par rapport à l’immaturité de ses personnages. Une immaturité que ce vice-amiral qui idéalisait la camaraderie militaire pour mieux fuir ses responsabilités familiales partageait à bien des égards.
Pourtant et pour peu que l’on accepte ce style de comique troupier, on se rend compte que la pièce est plutôt bien écrite et on est touché par ces personnages baroudeurs et fêtards qui rêvent de foyer mais qui en réalité sont incapables de se fixer. Des personnages éminemment fordiens donc. Par ailleurs, Ford et le chef opérateur Joseph MacDonald s’en donnent à coeur joie avec les possibilités du Technicolor lors des séquences de bataille. Des lumières artificielles, des nuages rouges et d’autres parti-pris plastiques audacieux font de What price glory un des films en couleur les plus stylisés de Ford.
Bref, loin d’être le pire film de son auteur, What price glory pourra s’avérer intéressant aux yeux des amateurs purs et durs de Ford.