Mandingo (Richard Fleischer, 1975)

Dans une plantation du Sud des Etats-Unis, le fils achète un esclave et en fait un lutteur.

Au-delà des images de violence sauvage qui n’ont rien perdu de leur puissance de choc, cette grande fresque de l’esclavage, si elle pâtit d’une exposition un peu longue, rend sensible une dialectique de la déshumanisation et de la réhumanisation qui passe aussi bien par les rebondissements d’un récit retors mais cohérent car centré sur les pulsions sexuelles des personnages que par l’attention de la caméra au regard perdu de Ken Norton. Finalement, seul le personnage de James Mason, avec son enfant noir repose-pieds, apparaît caricatural. Comme dans Les damnés, l’abondance de zooms, étonnante chez un cinéaste classique de l’acabit de Richard Fleischer, participe d’une esthétique déviante en accord avec le sujet infernal et décadent. En définitive, Mandigo s’avère un des meilleurs films de son réalisateur.

Gente di rispetto (Luigi Zampa, 1975)

Dans un village sicilien, l’arrivée d’une jeune et jolie institutrice est accompagnée de morts violentes…

Même si son prétexte ne tient pas debout et que ses articulations manquent de clarté, le récit policier en dit aussi long sur le peuple sicilien et ses ambiguïtés que Le guépard. La fin est terrible en ce qu’elle révèle le doucereux consentement d’une héroïne à l’ordre archaïque. La musique d’Ennio Morricone dramatise une mise en scène par trop désinvolte et Jennifer O’Neill est absolument splendide. Gente di rispetto se laisse voir.

Ville haute, ville basse (East Side, West Side, Mervyn LeRoy, 1949)

La stabilité d’un couple de bourgeois new-yorkais est ébranlée par le retour en ville de l’ancienne maîtresse du mari.

C’est sans doute un des meilleurs films de Mervyn LeRoy. L’académisme de son style est ici raccord avec la peinture du milieu bourgeois. Soutenu par un quatuor d’acteurs au diapason (Stanwyck/James Mason/Ava Gardner/Van Heflin) et au service d’un scénario finement gradué dans ses effets, le réalisateur arrive à une certaine justesse de la représentation. La sage théâtralité de la mise en scène, si elle échoue à se coltiner les aspects les plus sulfureux du récit (voir la rapidité avec laquelle la tentatrice sombre dans la caricature), insuffle pudeur et dignité à chacun des personnages (à l’exception, justement, de la tentatrice) et fait tendre le mélo vers l’étude de moeurs. L’arrivée du personnage de Van Heflin introduit une complexité qui permet au récit de dépasser le manichéisme de l’opposition fidélité/adultère. Honorable et regardable.

Les désemparés (The reckless moment, Max Ophuls, 1949)

Dans une banlieue américaine cossue, une mère au foyer tue l’amant de sa fille qui la faisait chanter. Surgit alors un nouveau maître chanteur…

Dernier film tourné aux Etats-Unis par Max Ophuls, Les désemparés est l’ultime preuve que, contrairement à ce que l’intéressé lui-même affirmait, le cinéaste sarrois a su s’adapter aux contraintes hollywoodiennes. Certes l’exigence du réalisateur l’a empêché d’achever plus de quatre films en dix ans de présence sur le sol américain mais au final, de ce quartet, seul Caught s’avère raté.

Les désemparés est ainsi une oeuvre tout ce qu’il y a de plus personnel de la part de Max Ophuls. Il y a d’abord la facture. Le découpage en plans-séquences  et les contrastes du noir et blanc siéent parfaitement à l’univers du film noir. Cela crée une certaine poésie visuelle qui ne verse pas dans l’esthétisme gratuit car les travellings virtuoses sont avant tout au service d’une narration qu’ils vivifient considérablement. Les désemparés aurait pu n’être qu’un exercice de style, un film où Max Ophuls se serait comporté en habile ouvrier, aurait recyclé ses figures de style en trucs de fabrication pour livrer un bon produit d’usine. Mais Les désemparés est encore plus que ça.

Il y a en effet une bifurcation narrative qui, à mi-chemin, donne tout son sel au film. Subtilement, le film noir se fait mélodrame. Les sentiments s’immiscent dans la mécanique du chantage. Les prétextes un peu grossiers de l’intrigue policière sont oubliés et on se focalise sur les réactions d’une femme bien sous tout rapport qui souffre du secret qu’elle porte et se met à douter de sa condition sociale et sentimentale. Vous l’aurez compris, ce film de genre tourné à la Columbia annonce par certains aspects Madame de…Il y a même une scène que le cinéaste refera -et sublimera- dans le chef d’oeuvre de 1953: celle de la vente des boucles d’oreille au prêteur sur gage. On retrouve dans ce film de commande  l’acuité du regard du cinéaste sur la légèreté de la femme et le tragique qui la guette. Et ça donne lieu à de très belles scènes d’autant que Joan Bennett convient parfaitement au rôle de l’héroïne.

L’originalité des Désemparés au sein de l’oeuvre d’Ophuls tient au fait que pour une fois, c’est l’homme qui commence à vaciller avant de se perdre par amour. James Mason incarne magnifiquement ce marlou fasciné par ce qu’il imagine être la haute-société. Le film exprime une vision particulièrement cruelle de la société américaine en montrant l’étanchéité des classes qui la composent et la pourriture larvée au sein de sa bourgeoisie. Ainsi le happy end conventionnel  est chargé d’une profonde amertume, la femme retournant à son foyer sans avoir pu lavé son péché et portant sur sa conscience le poids du sacrifice d’un voyou. C’est quand même nettement moins con que Desperate housewives.

Madame Bovary (Vincente Minnelli, 1949)

Emma Bovary, mariée à un médecin de campagne, rêve de luxe et d’amours romanesques.

Alors que de la part de ce grand sentimental qu’était Minnelli, on pouvait attendre une superbe trahison de Flaubert, Madame Bovary s’avère un des films les plus cruels du cinéaste. Emma y est montrée telle qu’elle est: une petite dinde écervelée. Jennifer Jones n’a d’ailleurs jamais été aussi moche. Le spectateur n’éprouve donc pas la moindre empathie pour elle. Le parti-pris moraliste n’est cependant pas assumé jusqu’au bout pour deux raisons. D’abord la reconstitution fastueuse magnifie la province si violemment critiquée par les auteurs. Ensuite, le récit prend très au sérieux les différentes tentatives d’Emma de s’évader. Il manque parfois de distance.

Bref, Madame Bovary manque d’un point de vue clair et affirmé sur son sujet. Le film est cependant sauvé de l’académisme par Van Heflin, encore une fois sublime en mari plein de bon sens. Ensuite, la virtuosité de l’immense metteur en scène qu’était Minnelli insuffle une intensité dramatique hors du commun à plusieurs séquences. Sans être un film majeur du cinéaste, Madame Bovary se doit d’être vu rien que pour sa fameuse « scène du bal ». A noter aussi une superbe musique de Miklos Rozsa.

Caught (Max Ophuls, 1949)

Une mannequin d’origine modeste épouse un riche industriel mais celui-ci s’avère psychologiquement dérangé.

Il est intéressant de voir que même lorsqu’il réalise un film noir à Hollywood, Max Ophuls reste fidèle à ses préoccupations thématiques, à savoir la condition des femmes, et plus spécialement ici leurs rêves et espoirs modelés par l’environnement social. On appréciera le fini plastique hollywoodien (superbe photographie de Lee Garmes) mais on regrettera les ficelles vraiment trop énormes d’un scénario boiteux. Caught est un film oublié parce qu’oubliable.

Age of consent (Michael Powell, 1969)


Un peintre en exil sur une île australienne rencontre une très jeune fille qui y habite avec sa grand-mère, jeune fille dont il va faire sa modèle…
L’avant-dernier film de Michael Powell n’est pas inoubliable. De fait: dans l’oubli il est plus ou moins tombé. La faute d’abord à un scénario médiocre dont l’indigence éclipse les quelques attraits de l’œuvre. Le film reste en surface de ce qu’il aborde. La piste narrative principale, la plus intéressante, la relation entre le peintre et sa modèle, est parasitée par l’amourette de l’ami du peintre qui n’a strictement aucun intérêt. Heureusement, Age of consent est interprété par de bons comédiens qui parviennent malgré tout à faire exister leurs personnages. James Mason en Robinson volontaire qui porte beau la barbe en impose et la semi-sauvageonne jouée par Helen Mirren, sorte de cousine éloignée de la renarde, a droit à quelques unes des plus belles séquences du film, notamment celle où elle prend conscience dans sa chambre du potentiel de séduction de son corps. Oui, Age of consent est aussi le film d’un vieux monsieur libidineux et c’est ce qui le sauve de l’inintérêt total. Helen Mirren est magnifiquement filmée. De plus, s’il a perdu Pressburger, le cinéaste n’a pas perdu son talent de coloriste qui se manifeste toujours dans la composition des plans, le choix des accessoires; il use et abuse de ces décors naturels édéniques: les plages australiennes.
Bref, comme il n’a pas grand-chose à raconter, Powell se fait plaisir en filmant ce qui lui plait: les animaux, les panoramas de carte postale, le corps bronzé et charnu d’Helen Mirren, les fonds-sous marins, voire les deux à la fois (Helen Mirren qui plonge toute nue)…d’où malgré la pauvreté narrative de l’ensemble, un charme ténu mais certain.