Assurance sur la mort (Double indemnity, Billy Wilder, 1944)

Un vendeur d’assurances est séduit par une femme voulant se débarrasser de son mari…

Pourquoi ce pur archétype du film noir, même lorsqu’on connaît ses innombrables et parfois brillants succédanés, procure t-il toujours un plaisir unique? Je pense qu’il y a plusieurs raisons. D’abord, ça tient au scénario qui est un des meilleurs jamais conçus. La construction de l’histoire est géniale en ceci que la fascination policière qui émane de l’élaboration du crime parfait est toujours justifiée par la caractérisation des personnages et par les aléas d’un contexte réaliste qui enrichit le récit de mille détails. Dans la deuxième partie du film, la joute intellectuelle que se livrent les deux employés de l’assurance est aussi passionnante qu’un bon épisode de Columbo mais le fait que cette joute soit inextricablement corrélée à leur discrète camaraderie et à la passion amoureuse du narrateur empêche la brillante mécanique d’apparaître comme un simple tour d’horloger.

Si Assurance sur la mort surclasse sa descendance, c’est aussi parce que le canonique ressort de son intrigue -à savoir la déchéance morale provoquée par la femme fatale- ne souffre pas une seule seconde d’un manque de crédibilité. De la première rencontre, avec son dialogue plein de sous-entendus sexuels, jusqu’à l’affrontement final, Barbara Stanwyck, avec son chandail où pointent ses petits seins, ses lunettes de soleil et sa voix rauque, irradie de puissance érotique. De plus, la richesse de son interprétation de ce rôle archétypal montre encore une fois quelle immense comédienne elle fut. Il n’y a qu’à voir l’évolution de son regard pendant l’impeccable séquence de l’assassinat pour se rendre compte du maximum d’effets qu’elle pouvait tirer d’un minimum de moyens. Face à elle, Fred MacMurray incarne mieux que personne l’Américain moyen. Pour risquée qu’elle soit, jamais sa conduite n’apparaît idiote aux yeux du spectateur qui en vient même à s’identifier à lui lorsqu’il commet son crime (vertigineuse scène de la voiture qui ne démarre pas). Une partie du génie de Billy Wilder & Raymond Chandler adaptant James M. Cain est d’ailleurs de faire progressivement vaciller les repères moraux du spectateur; Assurance sur la mort est un film immoral mais pas amoral (sinon, il aurait été beaucoup moins intéressant).

Autour de ce couple emblématique du film noir, Edward G.Robinson enrichit l’oeuvre en jouant un personnage plein d’humanité qui, si les auteurs n’avaient pas été aussi fins, aurait pu n’être qu’un faire-valoir. La noirceur générale n’empêche pas de savoureuses notations comiques, la plus percutante étant l’exposé à côté de la plaque du directeur de l’assurance. Le découpage de Billy Wilder, sans s’avérer aussi hautement génial que le scénario, n’a aucun défaut. Les situations dramatiques sont parfaitement ancrées dans les collines de Bervely Hills, les bureaux de l’assurance ou les supermarchés angelinos. Le noir et blanc a des contrastes très variés. Le dernier plan est superbe d’empathie sèche.

Tout ça pour dire qu’il est parfois bon, entre deux projections de raretés muettes ou françaises des années 30, de revoir les inaltérables classiques comme Assurance sur la mort. Cela redonne foi dans le septième art.

Veillée d’amour (When tomorrow comes, John M.Stahl, 1939)

Un riche pianiste tente de séduire une jeune serveuse syndiquée…

Sorti la même année et réunissant le même couple d’acteurs, When tomorrow comes évoque immanquablement le chef d’oeuvre absolu qu’est Elle et lui. On y retrouve cette noblesse dans l’expression des sentiments qui sublime le mélodrame. Les deux premiers tiers où les protagonistes sont suivis sur une période de moins de 24 heures sont touchants de par l’habileté du scénario à confronter un homme et une femme issus de milieux sociaux opposés. Il est rare de voir une héroïne de film hollywoodien évoquer la lutte des classes. C’est ce que fait le personnage d’Irene Dunne ici et c’est ce qui évite à l’intrigue de tendre vers la niaiserie façon Cendrillon.

Cependant, lorsqu’il s’agit de faire décoller le récit et d’en faire ressentir tout le lyrisme plus ou moins rentré, la froideur routinière du découpage de John M.Stahl, froideur qui pouvait jusqu’ici passer pour de la pudeur, en vient à handicaper la mise en scène et à empêcher When tomorrow comes d’être la grande oeuvre que son début laissait présager. Une fois que le contexte social est évacué, on a trop souvent l’impression d’assister à l’enregistrement d’une pièce de théâtre. Ainsi de la fin, acmé supposée se réduisant en fait à un dialogue filmé en un quasi-unique plan fixe. When tomorrow comes n’en demeure pas moins un joli film, nettement plus réussi que le vague remake de Sirk et idéalement servi par l’interprétation pleine d’élégance de Charles Boyer (en revanche, une actrice plus plébéienne qu’Irene Dunne eût mieux convenu à  la serveuse qu’elle incarne).

Le dernier tournant (Pierre Chenal, 1939)

La première adaptation du Facteur donne toujours deux fois.

Sans être un grand film, Le dernier tournant est un bon film noir à la française. Le décor est solidement planté grâce à une exposition parfaite. Michel Simon, excellent, insuffle sa part d’humanité au récit policier. En revanche, l’attirance érotique -essentielle dans cette histoire- est exprimée non pas visuellement mais par des tirades peu vraisemblables (surtout lorsqu’elles sont dites par la jeune Corinne Luchaire, fille gironde mais comédienne limitée). C’est la principale faiblesse de cette version du fameux roman de James M.Cain par ailleurs impeccablement ficelée.