Pitfall (Andre de Toth, 1948)

Un assureur père de famille s’amourache de la poule d’un voleur…

C’est donc un canevas de film noir a priori archi-rebattu mais c’est transcendé par une multitude de qualités. Il y a d’abord l’humour sardonique insufflé par les dialogues de William Bowers. Il y a ensuite un excellent casting mené par Dick Powell qui incarne parfaitement le père de famille aimant mais désabusé. Il y a, et c’est tout à fait inhabituel pour le genre, des scènes familiales dont la tendresse n’a d’égale que la brutalité des (rares) bagarres.

En fait, Pitfall montre l’intrusion du mal dans le foyer américain. Quel est le devoir d’un homme dans notre société civilisée lorsque, en partie par sa faute, sa famille est menacée?  C’est en abordant cette question que le film atteint des cimes assez exceptionnelles grâce à la complexité des situations et à la justesse des caractères qu’il présente. A ce titre, la fin est magnifique, loin de toute forme de convention.

Au fil de l’eau (House by the river, Fritz Lang, 1949)

Note dédiée à bubulle

Un écrivain frustré tue malencontreusement sa servante qui se refusait à lui. Il demande à son frère de l’aider à camoufler le crime…

C’est le début d’un engrenage terrible qui va révéler les tréfonds de chacun des trois personnages impliqués dans le drame: l’écrivain, son frère et son épouse. Chez Lang, l’intrigue policière est en effet un prétexte pour mettre à nu l’âme humaine dans un implacable mouvement tragique. House by the river est un de ses films dans lesquels apparaît le plus clairement ce qu’il pense de l’humanité: TOUS COUPABLES. La dualité entre les deux frères peut, au premier abord, faire croire à une vision du monde manichéenne mais, après tout, si le gentil aide son frère criminel c’est qu’il désire sa femme…Pour l’auteur de M le maudit, le mal fait partie intégrante de l’être humain.  C’est génialement montré dans les séquences du début, celles qui mènent au meurtre. Le spectateur s’identifie tout de suite à cet homme moyen qui reluque et taquine sa jeune et jolie domestique. Et, la précision du découpage et l’expressivité des acteurs aidant, le meurtre apparaît comme inéluctable. La fatalité et les pulsions de l’homme sont intimement liés.

Ceci étant dit, House by the river est surtout un film dans lequel éclate le génie plastique de son auteur.  Le cinéaste prolonge les recherches picturales entamées l’année précédente dans Le secret derrière la porte, film dont les images étaient particulièrement sombres. Désormais, les contrastes restent marqués  mais, dégagés de la pesanteur signifiante qui caractérisait le style du Secret derrière la porte, ils chantent l’obscurité de la nature américaine. La façon dont les bois et la rivière de studio sont éclairés rappelle forcément La nuit du chasseur. A ceci près qu’ici, le fleuve est un motif récurrent dont le symbolisme est plus littéral, ce qui stoppe d’emblée la comparaison avec la mise en scène du film de Laughton, chef d’oeuvre de poésie pure.

Le seul point faible du film réside dans la séquence du procès, ennuyeuse car purement dévolue à montrer  l’état de l’enquête policière. Or ce qui est intéressant, c’est précisément tout le reste. House by the river n’en reste pas moins une des oeuvres majeures de Fritz Lang, un film dont la puissance tragique n’a d’égale que la beauté plastique.